Le fardeau militaire de la Grèce (Jean-Paul Hébert)

Ami, dit l’enfant grec, dit l’enfant aux yeux bleus, 
Je veux de la poudre et des balles. 
(Victor Hugo, 1829)

Avant que la crise économique ne bouleverse la donne en Grèce, ce pays avec un budget militaire de 10 milliards de dollars en 2008 se classait ces dernières années au 8ème ou 9ème rang parmi les 23 membres européens de l’OTAN. Mais l’effort de défense de la Grèce est en réalité plus élevé puisque en termes de dépenses par tête, elle est passée du sixième rang en 2004 au quatrième rang en 2008 [1] avec 442 $ par tête (moitié plus que la moyenne européenne de 329$). Elle a sur cette période augmenté de presque de moitié ses dépenses militaires (42%), évolution la plus élevée des 23 pays (mis à part la Slovénie et la Lettonie ...) quand dans le même temps l’augmentation pour les 23 n’était que de 13% et que la Turquie diminuait les siennes de 2%. Il faut surtout noter que la part de son PIB consacrée à la défense est le plus élevé des pays européens de l’OTAN comme des pays de l’Union européenne avec 2,8% en 2008 (contre 2,3 pour la France, 2.2 pour le Royaume-Uni et 1,7 pour la Turquie) et que ce niveau est durable puisque, sur vingt ans de 1988 à 2008, la moyenne grecque est de 4% du PIB, contre 3,4 pour la Turquie ou 2,9 pour la France ou la Grande-Bretagne. Le facteur essentiel de ces dépenses très importantes est la course aux armements avec la Turquie : mais la différence de population (72 millions contre 11) permet à ce dernier pays d’engager une part plus restreinte de ses ressources dans les dépenses militaires.

Etant donné les faibles capacités de la Grèce en ce qui concerne la production d’armement, il est compréhensible que le pays soit un des principaux importateurs mondiaux : et en effet, La Grèce selon les analyses du SIPRI se place depuis l’an 2000 suivant les années entre le troisième et le cinquième rang des importateurs mondiaux d’armement. La Turquie dans le même temps oscille entre la huitième et la dixième place. Les déclarations de ces pays à l’ONU indiquent que sur la période 1992-2008 ils ont importé les quantités suivantes de matériels majeurs :

Registre de l’ONU : Importations d’armes majeures 1992-2008

Grèce Turquie
chars 1581 1275
VBCI 1455 783
artillerie 593 300
avions de combat 241 110
hélicoptères d’attaque 20 39
navires 41 30
missiles et lanceurs 226 827

Il faut noter qu’une part de ces importations ont été des redistributions en conséquence du traité sur les forces conventionnelles en Europe (traité FCE de 1990) :

Matériels reçus en conséquence du traité FCE 1993-1994

Grèce Turquie
chars 940 941
VBCI 437
artillerie 477 72
avions de combat 26

L’essentiel de ces importations a été assuré par les Etats-Unis et l’Allemagne :

% des fournitures totales à la Grèce et à la Turquie assurées par les USA et l’Allemagne

chars 93
VBCI 75
artillerie 87
avions de combat 91
hélicoptères d’attaque 100
bâtiments 72
missiles et lanceurs 61

On doit cependant souligner qu’entre les déclarations d’importations pas les deux pays et les déclarations d’exportations des pays producteurs vers ces pays il existe des différences notables pour la Grèce :

Fournitures d’armement 1992-2008 (registre de l’ONU)

Selon la Grèce Selon les fournisseurs
chars 1581 2077
VBCI 1298 2311
artillerie 581 2046
avions de combat 241 142
hélicoptères d’attaque 20 12
bâtiments 31 30
missiles et lanceurs 226 3356

Il en est de même pour la turquie :

Fournitures d’armement 1992-2008 (registre de l’ONU)

Selon la Turquie Selon les fournisseurs
chars 1275 1297
VBCI 783 1864
artillerie 300 235
avions de combat 110 216
hélicoptères d’attaque 39 54
navires 30 14
missiles et lanceurs 827 1949

La Grèce est sur la période 1991-2008 le troisième client des armes françaises avec un total de 3 919 millions d’euros [2] tandis que la Turquie n’est qu’au quatorzième rang avec 1 338 millions d’euros.

Livraisons françaises d’armement (millions d’euros 2009)

Grèce Turquie
1991 144,1 4,9
1992 346,4 5,1
1993 157,0 30,0
1994 162,0 47,8
1995 194,7 159,4
1996 88,9 146,4
1997 101,0 9,7
1998 47,4 32,6
1999 227,4 129,0
2000 103,4 162,9
2001 110,4 230,2
2002 105,9 163,2
2003 161,7 36,9
2004 393,4 15,0
2005 237,7 29,2
2006 148,3 31,9
2007 927,3 77,8
2008 261,6 28,9
total 3918,6 1341,0

Dans la même période les commandes grecques se sont élevées à presque 5 milliards d’euros et les commandes turques à 2,2 milliards d’euros

Commandes d’armement reçues par la France (millions d’euros 2009)

Grèce Turquie
1991 100,6 4,2
1992 105,1 5,5
1993 187,7 71,8
1994 31,6 276,8
1995 16,3 5,1
1996 31,5 6,1
1997 158,2 411,9
1998 84,9 499,0
1999 525,5 25,7
2000 2105,7 82,4
2001 144,6 125,1
2002 140,3 29,0
2003 592,3 362,1
2004 314,2 45,3
2005 111,0 108,5
2006 50,8 10,2
2007 16,2 26,2
2008 28,3 32,6
total 4744,8 2127,6

Cet investissement excessif dans le militaire répond à la fois à un long antagonisme historique mais aussi à une course à la taille critique dans l’OTAN, dont les deux pays sont membres. La transformation de la nature de l’alliance atlantique prive aujourd’hui de sens cette concurrence. Et les crispations historiques sont peut-être en train de s’atténuer, comme peut le laisser penser l’atmosphère de la visite du premier ministre turc en Grèce à la mi-mai ou les déclarations à Bruxelles du : ministre turc chargé des affaires européennes, Egemen Bagis «  La Grèce n’a pas besoin de nouveaux tanks, de missiles ou d’avions de chasse. Pas plus que la Turquie. Il est temps de réduire les dépenses budgétaires dans les deux pays.  »

publié le 2010-06-28 15:24:03, par Jean-Paul Hebert


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