Le sursaut dans la guerre d’Iraq, selon Kissinger : dégradation du réalisme idéologique
Alain Joxe

En publiant dans le International Herald Tribune (19-01-07) un article titrant « le retrait [d’Iraq] n’est pas une option » Henri Kissinger signe en quelque sorte sa propre mort comme analyste et politicien se réclamant du « réalisme » de la vieille Europe. Son analyse est un tissu habile de contradictions à la fois dans l’usage des mots et dans l’éthique de la décision qu’il cherche à restaurer en recommandant le retour à la construction multilatérale d’un ordre international défié par l’autisme stratégique du Président Bush. C’est la mesure de la crise américaine

Les valeurs de l’Amérique

Il commence par une sorte d’éloge du « sursaut » (Traduction libre Surge signifie flux, marée montante par opposition à reflux) de 20.000 hommes de renfort, décidé par Bush, comme « la dernière occasion pour reformuler le débat sur la guerre ». Puis il décrit le rapport Baker Hamilton comme expliquant à juste titre l’impasse par une série de choix cumulés formant un système de contradictions, un clash, entre «  les objectifs valables et les valeurs fondamentales de l’Amérique » d’une part et « les réalités régionales et culturelles » de l’autre.

Trois pêchés d’irréalisme

Principal pêché donc, l’irréalisme ; les choix présidentiels s’inspirent de principes idéalistes incompatibles avec la réalité.

-  Choix militaire : le but principal, celui de la modernisation des Forces armées, qui a conduit à fixer un niveau d’effectifs inadéquat aux forces d’occupation iraquiennes. Autrement dit un idéalisme militaire global s’est révélé contradictoire avec un réalisme militaire local.

-  Choix politiques : la cause de l’impasse politique vient de l’idée que des élections précoces seraient la clé de l’évolution politique alors que le pays est dépourvu d’un sens de l’identité nationale. Mise en cause au nom du réalisme de l’idéalisme démocratique, affiché sans cesse par le Président.

-  Choix politico-militaire découlant des deux premiers : croire que l’élection allait conduire rapidement à la constitution d’une armée nationale capable de prendre le relais des troupes américaines (Insuffisantes) ; les trois identités sous-nationales kurdes, chiites ou sunnites se combattent militairement par leurs milices et certaines livrent aussi bataille aux troupes américaines.

Idéalisme : néolibéralisme de guerre

Ce que Kissinger ne peut pas formuler ici, c’est que la politique d’occupation par effectifs insuffisants et sans reconstruction économique, provient de l’idéalisme dogmatique du néolibéralisme violent des républicains, un facteur actif de la décomposition de la société iraquienne en identités sous étatiques communautaires. Le nationalisme iraquien en fait existait sous la tyrannie. L’irréalisme dogmatique du néolibéralisme militant est la cause même de la désarticulation totale de la société. Soros appelle ce système de croyance « l’intégrisme du marché ». Sous l’influence de la doctrine mixte de la diplomatie transformationnelle de C. Rice , Kissinger alors pratique la fuite en avant dans l’international, espace où il espère poursuivre sa chasse à l’irréalisme bushiste.

Culturalisme global ou guerre civile dans les deux islams ?

Son réalisme s’appuie alors sur une anthropologie régionale des cultures et des civilisations. Serait-ce le recours au paradigme de Huntington, traité comme une instance réaliste, un tableau quasi matériel de la structure anthropologique de l’humanité ? Mais il n’ignore pas qu’il s’agit réellement d’une proposition stratégique de « désignation de l’adversaire » qui a l’intérêt d’éliminer la définition des conflits de classes.

Pourtant, dit-il, la guerre d’Iraq n’est "qu’une partie d’une guerre plus grande qui traverse l’opposition chiite-sunnite, à savoir la lutte entre les extrémistes et les modérés dans les deux islams". La cible principale des extrémistes est de battre les Etats-Unis, principale puissance occidentale. Pas celle des modérés. Il en vient à mettre en scène une guerre sociale entre oligarchies riches et populistes pauvres, dans les deux islams. Phase donc de réalisme socialiste. Mais il a choisi son camp, l’oligarchie libérale, et dans la guerre civilecqui s’amorce au sein des deux islams, pas question de céder devant le populisme : donc retour à l’idéalisme impérial. « Le retrait unilatéral n’est pas une option »

Relations internationales

Pour retourner en fin de parcours à une définition « réaliste » des relations internationales, il est obligé de se redonner un ennemi étatique et un intérêt économique ce sera l’Iran et le pétrole : « les forces américaines sont en Iraq, écrit-il, non pour appuyer son gouvernement, mais comme représentantes d’un intérêt américain à prévenir la combinaison iranienne d’impérialisme et de fondamentalisme, qui vise à dominer une région dont dépendent les ressources énergétiques des démocraties industrielles ». Cette lutte principale implique un devoir de changer de guerre dans Bagdad même, et la guerre va consister maintenant à écraser les milices chiites, liées au chiisme populiste iranien en préconisant l’alliance des oligarchies sunnites et chiites. Militairement parlant cette guerre est-elle plus gagnable, dans l’opinion arabe, parce qu’elle est proclamée par l’Empire comme un devoir de défense démocratique et pétrolier ?

Wishful thinking

C’est ici que Kissinger rejoint le pur whishful thinking, celui qui mènera pense-t-il à une vaste alliance, apte à soutenir l’Amérique dans son combat. Il assume complètement l’idée du Groupe de Contact du rapport Baker en reprenant le thème « l’Amérique ne peut pas indéfiniment supporter seule le fardeau militaire et l’objectif politique » ce qui sonne comme une plainte, mais qui exprime en fait un ordre donné aux nations soumises d’avoir à faire leur devoir de féaux.

Le combat est désormais ouvert : selon Kissinger les Etats Unis feront tout pour forcer l’univers à payer pour les erreurs et les crimes commis en Iraq et à participer à leur côté à la répression des populaces et au grand marchandage qui doit leur sauver la face et l’accès au pétrole.

publié le 2007-02-21 00:00:00, par Alain Joxe


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