La défense européenne entre l’urgence de ne rien faire et une dilution tous azimuts
Thierry Sellin

Le début de la campagne électorale et l’actualité récente font songer au concept de friction dans le « De la guerre » de Clausewitz. Ceci est particulièrement vrai dans le domaine qui retient notre attention, celui de la défense européenne. La résistance au mouvement est la conséquence attendue de ce grain de sable frictionnel cher au grand tacticien prussien. La stratégie doit donc « faire le deuil de la pure force sans frottements. Il faut intégrer au projet l’idée d’une correction réaliste du mouvement abstrait » . Le contexte s’y prête qui voit l’aventure Irakienne de Bush prendre une tournure très négative. L’Europe, quand à elle, s’est infligée un coup d’arrêt qui dépasse intrinsèquement le simple point frictionnel avec le non au référendum d’adoption du traité sur la Constitution européenne.

L’inquiétude au sujet de la construction d’un système autonomisé

L’inquiétude sourd devant les risques auxquels peut être confrontée l’Europe dans la construction d’un système autonomisé lui donnant une véritable capacité politico-militaire. De même, est patent l’échec de George W. Bush électoralement et militairement parlant avec une situation qui n’arrête de s’aggraver en Afghanistan, au Pakistan oriental et un Irak déclaré officiellement en état de guerre civile par son libérateur. La révolution néoconservatrice échoue lamentablement et la progression de la démocratie, par elle annoncée, s’avère déboucher sur un fiasco aux conséquences difficilement prévisibles. La guerre contre le terrorisme tout en fédérant des acteurs diversifiés, ne sert aucunement à l’établissement d’un principe effectif structurant le système international. La stratégie choisie par les Américains manque de logique rationnelle, elle fonctionne à l’idéologie. De ce fait, la démarche civilisationnelle qu’elle est supposée instaurer face à l’empire du mal débouche sur un chaos renforcé qui inquiète à un moment où l’écroulement de l’antagonisme est/ouest devrait renforcer l’hypothèse d’une durabilité des rapports internationaux emprunt d’un nouveau pacifisme. Dans ce contexte, la recherche de l’autonomie stratégique de l’Europe est menacée. A cinq mois des présidentielles, le débat en France est loin d’être clair, les candidats ne semblent pas décidés à consacrer à la défense, le temps, l’énergie et encore moins les montants financiers nécessaires à l’établissement d’un système stratégique performant qui devient de plus en plus indispensable. Par ailleurs, l’OTAN, nécessite une restructuration de fond face à l’évolution du paysage international marqué par l’écroulement de l’URSS, et l’attentat des Twin Towers. Si le tropisme européen de l’organisation atlantique pourrait nécessairement évoluer, il semble en revanche que l’alliance globale qui se précise fasse une part trop importante aux Américains pour des engagements dont la logique ne correspond pas toujours aux intérêts des pays européens.

Une autonomie compromise ?

Pour l’instant, en France, les deux candidats en tête des sondages ont plutôt tendance à éviter le débat sur l’Europe. Ce qu’ils évitent, en réalité, ce sont les querelles théologiques qui ont marqué la construction européenne. La défense en est une et il convient de ne pas se laisser enfermer dans une vision historique qui, le projet de Constitution contesté, soulignerait que l’Europe puissance est, au minimum, soumise à un contre-examen approfondi laissant la puissance hégémonique du moment seule face ses responsabilités. Se poser des questions, c’est faire état des compromis chèrement payés et des nombreux points de flottement tant politiques que juridiques qui, dans les traités, introduisent du possible, là où il faudrait de l’opérant. Mais certains préfèrent celui-ci à celui-là... C’est pour cette raison que Ségolène Royal dont le but premier est de rassembler les électeurs socialistes, pratique « l’escamotage » par principe de précaution. Quant à Nicolas Sarkozy, une Europe fleuretant avec un petit dénominateur commun, lui paraît acceptable, voire désirable par principe de défiance dans un pays qui à voté non au traité constitutionnel européen à 55%. Ainsi, le moment phare de notre vie citoyenne risque-t-il de générer un non débat européen, éminemment dommageable sur des questions comme celle de la défense. Les dégâts occasionnés par la tornade référendaire n’ont, de toute façon, que peu affecté le cadre de la PESD et ce, tout simplement, par ce que toute réflexion conceptuelle et/ou mise en œuvre matérielle est entièrement sous contrôle de l’échelon national. Le pouvoir ne se partage pas, il s’exerce collectivement, en référence au principe d’unanimité. Pragmatisme et flexibilité régulent une autonomie qui porte mal son nom et fait toujours la part belle au volontarisme régalien des Etats. La nouvelle politique de sécurité et de défense commune (PSDC) instituée par le traité portant Constitution, si elle améliore, en apparence, les capacités militaires de l’Union et par voie de conséquence, la gestion des crises, laisse intacte, dans les mécanismes qu’elle instaure, comme celui de la coopération structurée, les impératifs institutionnels des Etats.

En témoigne, la tentative, à l’instar de L’OTAN, d’instaurer un article inscrivant dans la Constitution une obligation d’assistance mutuelle. Tentative réduite à néant par les pays atlantistes qui s’opposaient a une éventuelle montée en puissance d’un noyau dur européen, au grand soulagement paradoxalement de tous les protagonistes. L’article I-41§7 précise, « Les engagements et la coopération dans ce domaine (défense), demeurent conformes aux engagements souscrits au sein de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, qui reste, pour les Etats qui en sont membres, le fondement de leurs défense collective et l’instance de sa mise en œuvre ».

De telles associations tendent à démontrer que l’Europe de la défense est passée d’une ambiguïté constructive à une simple construction ambiguë. La double lecture transatlantique prime toujours sur tout avenir réel, la volonté des Américains et des responsables de l’OTAN de transformer l’alliance en un système global sonne comme un avertissement. S’agit-il d’alourdir une défense sécuritaire envisagée comme une sainte alliance et suscitant la méfiance de la majorité des pays du monde ? Ou plutôt faut-il l’envisager comme un partenariat réunissant de vrais acteurs sur une base égalitaire capable de lutter contre les dysfonctionnements d’états déliquescents ou de groupes insoumis symboles de menaces asymétriques mettant en cause la communauté internationale, fragilisant les démocraties stabilisées.

publié le 2006-12-15 00:00:00


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