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Amer Eldebek - Liban : un nouveau champ de bataille ?

La stratégie de « défense nationale » et le « Tribunal Spécial »

Par Amer Eldebek, 13 décembre 2010

Peu de temps après l’assassinat du Premier ministre Rafic Hariri, en février 2005, et le retrait de l’armée syrienne, présente dans le pays du cèdre depuis 1976, la divergence sur la scène politique libanaise a refait surface. Si la situation politique libanaise repose sur une complexité dans laquelle accords et désaccords reflètent la vie d’un communautarisme politique, la divergence entre les multiples fractions politiques libanaises sur les choix politiques s’est concentrée - depuis le retrait de l’armée israélienne du Liban sud, en mai 2000, - sur la résistance armée, menée par le Hezbollah. En effet, la succession des évènements tragiques que le pays a connus à partir de 2005 a remis au premier plan le « statut » de ce pays comme un « laboratoire » du changement de l’arène géopolitique au Moyen-Orient. Faible en ressources et petit en surface et en population, par rapport à ses voisins, le Liban occupe désormais une place importante, voire stratégique sur la carte de Moyen-Orient. En outre, le système confessionnel qui régit les aspects politiques du pays le rend vulnérable aux divers changements qui secouent cette région souvent en crise. Il semble ainsi que la réaction des Libanais à certains facteurs internes et leur lien avec les facteurs régionaux, intervenus ces dernières années, mis en forme par des motifs confessionnels , ont créé de facto une instabilité politique interne. La guerre de juillet 2006 et les évènements qui l’ont suivie ont accéléré et approfondi cette instabilité. Dans cette configuration politique complexe, le chef du Parlement libanais a invité les acteurs politiques majeurs du Liban à une table ronde destinée à discuter, entre autres, du statut des organisations armées libanaises et non libanaises dans le pays. Ce « Comité de dialogue national » est l’organisme qui étudiera « la stratégie de défense nationale », terme utilisé pour la première fois en 2006, quelques mois avant la guerre de juillet 2006.

Rappel historique

La nouvelle configuration politique a vu sa naissance au lendemain de la résolution 1559 votée par le Conseil de Sécurité des Nations Unies en septembre 2004. Cette résolution est le fruit d’une initiative franco-américaine (Chirac-Bush) scellant leur réconciliation après le différend Iraquien. Une résolution qui va contribuer à nouveau à la déstabilisation du Liban et qui va créer un clivage profond dans le pays entre pro et anti-occidentaux. Un attentat a eu lieu le 14 février 2005 à Beyrouth mettant fin à la vie du Premier ministre Rafic Hariri et déclenchant une dynamique socio-politique qui divise la population libanaise en deux camps. D’une part, les partis Hezbollah (chiite), Amal (chiite), Marada (maronite), et le PSNS (laïque), ont organisé le 8 Mars 2005, une manifestation qui rassembla des centaines de milliers de personnes pour dénoncer l’ingérence des puissances occidentales dans les affaires syro-libanaises, et, d’autre part, l’opposition libanaise anti-syrienne, a rassemblé le 14 mars 2005, plusieurs centaines de milliers de personnes qui ont réclamaient la vérité sur l’assassinat de Rafic Hariri, le départ de la présence syrienne et du gouvernement d’Omar Karamé. Le même jour, le général Michel Aoun, qui avait déclaré en 1989 une guerre de libération contre « l’envahisseur syrien », annonce son retour au Liban après quinze ans d’un exil en France. Toutefois, les évènements qui se sont produits au cours de ces cinq dernières années ont mené à une reconfiguration au sein de ces deux coalitions qui auront un impact stratégique sur l’échiquier local. La plus importante sur la scène politique interne est « l’accord d’entente » qui a eu lieu le 6 février 2006 entre le Courant patriotique libre (CPL) dirigé par le général Aoun et représentant de la majorité chrétienne et le Hezbollah premier représentant de la communauté chiite.

Le comité de dialogue national : un passe-temps sans issue

Trois résolutions et une dizaine de rapports concernant le Liban ont été adoptés par l’ONU entre fin 2004 et 2006. Les résolutions de l’ONU et les tournants stratégiques dans la région à partir de 2005 (y inclus la guerre de 2006) ont remis en question chez différents acteurs politiques, la légitimité de la résistance armée menée par le Hezbollah libanais, et cette remise en question s’est reflétée au sein du comité de dialogue national. En effet, en raison d’un consensus entre les acteurs sur l’incapacité de l’armée libanaise, dans son état actuel, à faire face aux agressions externes, l’absence d’une vision consensuelle était à la base d’un désaccord qui marquera tous les sessions de ce comité sans pour autant aboutir à son éclatement. Sur la question de la « stratégie de défense nationale », on peut classer la position des acteurs en quatre catégories

Catégorie 1 : Elle insiste sur le danger israélien et sur la nécessité de l’affronter à travers une stratégie basée sur une dualité de force : une force armée régulière puissante (l’armée libanaise) et une force armée capable de mener des opérations irrégulières, tout en créant un processus de coordination entre les deux par un pouvoir étatique qui puisse « assumer la confrontation » en soutenant un peuple qui embrasse la résistance et ses combattants. Cette catégorie, représentée par le Hezbollah, et soutenue par le mouvement Amal et les partis nationalistes de gauche prend en considération le fait que le Liban actuel est loin d’être doté d’une armée efficace, que l’ordre mondial et les résolutions de l’ONU n’ont pas pu assurer la défense du pays, et que finalement, seule la résistance en coordination avec l’armée libanaise a pu réaliser ce rôle de défense. Derrière ce discours d’approche locale, cette catégorie s’inscrit dans un axe régional dirigé par la Syrie et l’Iran et dépeint Israël comme faisant partie d’un projet colonial occidental.

Catégorie 2 Elle est représentée par les partis alliés avec la résistance, dont vient au premier plan le courant patriotique libre (CPL). Elle partage la position de la première catégorie en considérant Israël comme un grand danger externe en possession d’une armée supérieure à l’armée libanaise. Cela empêche le Liban de se protéger. Ainsi la formule du « peuple résistant » face aux dangers externes parait-elle indispensable. Par suite la résistance armée doit impliquer tout le peuple et ne pas se localiser dans une partie du peuple. Cette catégorie propose l’armement de l’armée et sa modernisation par des systèmes des défenses aériennes et maritimes modernes et par son renforcement, ainsi que par le développement du modèle de combats par petites unités. En fait, la stratégie de défense préconisée par le général Michel Aoun, chef du CPL, se caractérise par le fait qu’elle englobe toutes les institutions de l’Etat et ses ressources en se basant sur une « décision centralisée mais une exécution décentralisée », c’est à dire le maintien des éléments de défense populaire créées par les circonstances et la localisation frontalière de l’adversaire. Le CPL dans ses propos affirme la nécessité de renforcer l’armement de l’armée par l’apport de « n’importe quel pays prêt à donner des armes sans conditions politiques ». En revanche il déclare son refus d’appartenance à des axes régionaux ou internationaux.

Catégorie 3

Elle est représentée par le courant Futur et ses alliés dont en premier le parti des Forces Libanaises (FL). Elle propose une stratégie fondée sur les forces de sécurité interne (FSI) et sur l’armée face aux menaces internes, mais refuse la présence de toute arme pouvant menacer le pouvoir. D’une part, le Liban est un pays pauvre sans capacité à financer un projet d’armement de l’armée, et d’autre part, pour cette catégorie, la résistance apporte la destruction. Cette catégorie s’appuie sur l’ONU et les résolutions de cette dernière, avec surtout le soutien des Etats Unis pour faire face à une menace externe (qui se réfère à l’influence de l’Iran). Les FL, - dont certains leaders ne voient pas Israël comme une menace pesant sur le Liban -, refusent la présence armée de la « résistance » en l’accusant d’avoir créé « un Etat dans l’Etat ». Ils demandent le désarmement du Hezbollah et à rassembler toutes les fonctions de défense sur l’armée libanaise indépendamment de ses capacités militaires. Catégorie 4 : Le parti progressiste socialiste (PPS) qui représente à lui seul cette catégorie, considère que les traités et les résolutions internationales sont avec l’armée libanaise un appui de base pour défendre le Liban. Mais en même temps, le PPS accepte la présence d’une résistance armée en connaissant la difficulté d’imposer son désarmement. Doté d’un « pragmatisme » dans sa relation avec la résistance et avec les forces régionales et internationales, il s’approche et s’éloigne de la résistance proportionnellement aux équilibres de ces forces.

Une stratégie consensuelle est elle possible ?

Cette configuration comporte une divergence sur deux questions principales : la première est « le but » de la stratégie de défense, et la seconde est la désignation de « l’ennemi ». En l’absence d’une vision commune sur ces deux questions, il est très difficile d’élaborer une stratégie. De plus, même si trois de ces quatre catégories sont d’accord sur la question de « l’ennemi », une autre question se pose dont la réponse est polémique : comment affronter cet « ennemi » ? Après douze sessions du « comité de dialogue national » qui ont eu lieu jusqu’à présent, la dernière session du 5 novembre 2010, s’est tenue en l’absence des pôles du 8 Mars qui voulaient manifesté leur protestation contre l’absence de solution au problème des « faux témoins ». Vu les tensions politiques actuelles du pays, ce comité ne peut aboutir à des résultats différents des précédentes : pas d’accord sur une stratégie de défense nationale. Le comité est devenu un forum occasionnel de discussions non concluant entre les leaders libanais, incapable d’assurer une coordination indispensable de la stratégie, la diplomatie, et la mobilisation des ressources. Ainsi son rôle s’est réduit à une sorte de « passe-temps », en attendant qu’un tournant régional ou un « projet » déstabilisateur, puisse changer l’équilibre des forces sur la scène politique libanaise interne : la publication de l’acte d’accusation du TSL dont nous parlons plus loin constitue, peut-être, ce « projet ». Le sort du comité nous rappelle le sort du « conseil supérieur de la défense nationale » (CSDN) en France dans les années 30, qui était devenu un « monstre » énorme sans être vraiment capable d’élaborer une stratégie de défense . Tout débat sur une stratégie de défense nationale, dans ces conditions, paraît donc vain. La seule stratégie de défense possible, compte tenu des rapports entre les forces locales et régionales, est la stratégie de facto actuelle : une « Résistance » armée qui continue d’augmenter ses capacités militaires et une armée régulière assume - en l’absence de tout plan d’armement sérieux - la délégation de la défense du territoire à une force irrégulière tout en maintenant à l’intérieur le principe de l’unité fondamentale du Liban

Le Tribunal Spécial pour le Liban (TSL) et le jeu des puissances

Pour un observateur quotidien de l’actualité libanaise, la vitesse d’escalade des tensions politiques dans ce pays - à part l’importance de la « matière d’étude » qu’elle offre à tout chercheur - est un bon indicateur sur le jeu des puissances régionales, ; La cristallisation actuelle des tensions politiques et intercommunautaires à la suite du débat interne sur le Tribunal Spécial pour le Liban , occupe toute la place sur l’échiquier politique local, et à certain degré sur l’échiquier régional voire international, et met l’équilibre politique du pays dans une nouvelle phase, comparable à celle qui avait eu lieu quelques jours avant l’accord de Doha accord qui a permis de reconfigurer les rapports de forces interne entre un gouvernement légèrement majoritaire et une opposition ayant le droit de « veto » au sein du cabinet. mais désormais les tensions se manifestent concrètement sur « le champ de bataille libanais ».

Un outil pour la justice ou un instrument pour « préparer le terrain » libanais ?

Attendu dans les prochaines semaines. L’acte d’accusation du TSL avive tous les jours les tensions à Beyrouth. Les visites des diplomates venus de tous les coins du monde (français, américains, saoudiens, syriens et iraniens) indiquent que la situation est considérée comme critique. Le désaccord sur le Tribunal est flagrant . L’opposition considère que le TSL est instrumentalisé et politisé par les Etats Unis et leurs alliés, qui essayent de l’utiliser pour mettre en accusation, certains membres du Hezbollah. . En parlant de ses inquiétudes et de « sa méfiance » à l’égard de la façon de travailler du TSL, l’opposition a accentué ses attaques - surtout après la déclaration affirmative de Saad Hariri chef du gouvernement actuel et fils du Premier ministre assassiné, admettant la présence de faux-témoins, - pour demander à tous les libanais de « boycotter » ce Tribunal . En cinq ans de fonctionnement, le Tribunal aura d’abord mené une enquête à charge contre la Syrie puis contre ses alliés au Liban, incarcérant quatre officiers supérieurs libanais, qu’ils ont été contraints de libérer, quatre ans plus tard, faute de preuves. En faisant basculer l’axe de l’instruction d’une inculpation de la Syrie vers celle du Hezbollah, « parti de la résistance » le TSL a sonné l’alarme et permet au moins de jeter le doute sur sur ses méthodes de travail. Selon les porte- parole de l’opposition, le Tribunal n’est qu’un instrument dont le but est de continuer la guerre de 2006 contre le Hezbollah. En effet, la grande notoriété que ce parti chiite a gagnée en tant que mouvement de résistance nationale -dans son combat contre Israël- se dégraderait s’il était accusé de l’assassinat du Premier ministre sunnite Rafic Hariri.

Le gouvernement et le « camp du 14 Mars » se repose sur le Tribunal pour connaitre « la vérité » sur l’assassinat de Rafic Hariri. Ce camp dénonce toute accusation de politisation ou instrumentalisation du Tribunal. Sur l’affaire des quatre officiers (mis en prison puis relâchés) et sur la question des « faux-témoins » il refuse la demande de l’opposition de déférer ce dossier devant la Cour de justice libanaise avant la sortie de l’acte d’accusation du TSL Cette position de refus est soutenue par l’ONU mais aussi par la France qui a envoyé son ministre des affaires étrangères à Beyrouth le 5 novembre 2010, pour affirmer « le TSL doit poursuivre son action jusqu’au bout et nul ne peut l’arrêter.. » et que « si l’acte d’accusation devait incriminer des membres du Hezbollah, ce ne serait pas la fin du monde... » ce qui paraît léger pour qualifier l’éclatement d’une guerre civile dérivant d’une procédure judiciaire mal conçue. Dans le même cadre, le secrétaire d’État adjoint chargé du Proche-Orient, Jeffrey Feltman, était arrivé en visite le 17 octobre à Beyrouth - à peine le président iranien Mahmoud Ahmadinejad avait-il quitté Beyrouth - pour affirmer le soutien des Etats-Unis au gouvernement et au TSL : « Je crois que tous ceux qui représentent des pays membres du Conseil de sécurité de l’ONU comprennent que le travail du tribunal, à ce stade, ne sera pas arrêté ; le TSL poursuivra sa tâche et le président Obama soutient cela d’une façon extrêmement tranchée ». Londres de son côté a envoyé un message semblable. Cette affrontement au sujet du TSL, engendre la crainte que la situation de crise actuelle soit aussi un champ d’affrontement des enjeux régionaux qui dépassent le Liban. Le désaccord sur le dossier irakien entre l’Arabie saoudite d’un part et la Syrie et l’Iran d’autre part peut trouver à se manifester ouvertement sur la scène libanaise. Le lien existant entre l’Iran et le Hezbollah constitue un deuxième point sensible accentuant les pressions sur le Liban. Le facteur israélien est aussi fort présent dans cette mosaïque : si Le Hezbollah accuse le TSL d’avoir délibérément écarté de son enquête des pistes alternatives, comme celle d’un attentat organisé par Israël, on peut y voir confirmation d’une crainte qu’une nouvelle guerre avec Israël fasse partie des scénarios possibles, au « lendemain » de la publication de l’acte d’accusation. Enfin, le Liban étant un pays où le « local » est fortement ouvert aux « passions » régionales et où les enjeux régionaux trouvent leurs terrains d’expérimentations, on peut comprendre que le retour du Liban au chaos est très probable. Les libanais en seraient responsables mais aussi les grandes puissances qui ne semblent pas craindre le retour à une violence ou qui considèrent à la légère le malheur que serait l’éclatement d’une guerre civile et frontalière de plus.. On se demandera si la tempête, qui s’est levée sur le Liban après l’adoption de la résolution onusienne et qui a suscité des graves incendies depuis 2005, ne s’arrêtera pas avant même de « menacer » les intérêts occidentaux dans le pays et même dans la région. Aussi on peut s’interroger sur le rôle des grandes puissances d’une part dans l’instrumentalisation du Liban pour isoler la Syrie et, d’autre part dans l’instrumentalisation du TSL pour isoler la résistance, et si tout le processus ne compose pas une menace pour la paix internationale qui n’est finalement dans l’intérêt de personne. L’intervention externe, qui pourrait être décisive, est donc amenée à choisir entre une option qui précipiterait la crise interne et internationale et une pression modératrice capable de consolider un système de stabilisation interne autonome.en écartant les risques de stimulation de tout conflit transfrontalier .

Amer ELDEBEK

Chercheur Doctorant à l’EHESS


 


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Liban : un nouveau champ de bataille ?

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