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Rafale : un système d’armes enjeu du processus multipolaire ? (Alexis BACONNET)

Par Alexis Baconnet, 21 septembre 2010

Le Rafale intéresse le Brésil. Si le choix du président Lula semble pencher en faveur de l’avion français, les militaires brésiliens, invoquant des raisons financières, lui préfèrent le Gripen suédois et le F/A-18 américain. Mais face aux aspirations du Brésil à la puissance, ces deux derniers appareils posent le problème de la dépendance technologique, les systèmes, l’avionique, le moteur et l’armement du Gripen étant de fabrication américaine. Le Gripen existe en version marine et peut emporter des armes nucléaires (comme le Rafale et le F18), mais sans force de frappe nucléaire ni porte-avions, Stockholm ne bénéficie pas d’un savoir-faire équivalent à la France. Le Gripen est un mono-réacteur ce qui n’est pas assez sécurisant en cas d’avarie au-dessus de l’espace amazonien disposant de peu de pistes. Le F18, bi-réacteur disponible en version marine, dispose d’un prix attractif mais offre une technologie mise en service au début des années 1980 alors que celles de ses concurrents datent des années 1990. De plus on imagine mal l’Amérique vendre un système d’armes de pointe dans un zone de dissidences qu’elle envisage sous son contrôle, d’où le choix de transférer la technologie du F18 et non celle du F35 [1]. La France et la Suède proposent quant à elles leurs dernières technologies.

Un enjeu stratégique

La compétition France/Amérique pour la vente d’avions de combat au Brésil, si l’on tient compte que du point de vue commercial Washington pourrait en faire l’économie, atteste de l’enjeu stratégique sous-jacent [2]. Pour Washington, la sauvegarde de son espace tutélaire impose de contrer Paris, a fortiori si l’on se fonde, pour attester de la valeur du matériel français, sur les résultats de la rencontre entre le Rafale et le F22 américain aux Émirats Arabes-Unis en décembre 2009. Celle-ci a abouti à cinq neutralisations mutuelles et une victoire du F22 par tir canon. Cette rencontre reposait sur des combats rapprochés ou dogfight. Le résultat est d’autant plus intéressant que le F22 est un pur chasseur, alors que le Rafale est un avion multirôle ce qui aurait pu laisser croire à une infériorité criante en dogfight. Certes le dogfight ne correspond plus aux combats actuels, l’interception à longue distance étant privilégiée [3]. Des interceptions à longue distance ont eu lieues, de manière non officielle, et le Rafale a été surclassé par le F22. Mais le retour de combats rapprochés ne serait peut-être pas à écarter dans le cadre d’un système international en voie de multipolarisation et d’une résurrection des guerres conventionnelles limitées, type Géorgie en 2008. C’est peut-être dans cette mesure que les États-Unis ont choisi de ne pas s’associer à la France dans la gestion de la crise humanitaire en Haïti, d’envoyer un mois après son déploiement en Haïti, le porte-avions nucléaire Carl Vinson et de proposer de signer en urgence un accord de défense américano-brésilien dans le sillage du partenariat stratégique franco-brésilien. Washington doit courtiser Brasilia puisque celle-ci s’oppose à la multiplication des bases américaines dans le sous-continent et refuse de concéder à l’Amérique la base d’Alcantara. Dans l’après-guerre, la France a développé des armements adaptés à une puissance moyenne au sein d’un système international destiné à (re)devenir multipolaire, à l’heure où les États-Unis et l’URSS se partageaient la superpuissance, où la Grande-Bretagne renonçait à une certaine autonomie militaro-stratégique et nouait une relation spéciale avec l’Amérique, où l’Allemagne était divisée et occupée, où le Japon était désarmé, où la Chine se consolidait lentement... Aujourd’hui, la France est la seule puissance à avoir pleinement et souverainement envisagé des systèmes d’armes adaptés à la puissance moyenne. Or c’est à ce niveau de puissance que se destinent les puissances émergentes. La vente du Rafale au Brésil recèle des implications technologiques (ampleur du transfert), régionales (matériels libres de dépendance américaine et supérieurs à ceux des États sud-américains), mondiales (risque que le Rafale convienne trop bien aux transformations du système international et devienne l’avion des puissances émergentes). D’où la campagne d’influence et de désinformation de Washington et Boeing contre l’appareil français [4]. Le journaliste uruguayen Raul Zibechi souligne l’importance de la montée en puissance du Brésil en précisant qu’il s’agit du 2e plus important pays parmi les BRIC, que trois des dix plus grandes banques mondiales sont brésiliennes, qu’il détient les 6e réserves mondiales d’uranium et sera probablement parmi les cinq plus grandes réserves de pétrole d’ici la fin des prospections en cours, que Petrobras est le 4e groupe pétrolier mondial et Embraer le 3e groupe aéronautique civil, que JBS Friboi est le premier groupe de commercialisation de viande bovine, Braskem le 8e groupe de pétrochimie, que le Brésil est autosuffisant en pétrole et se trouve en voie de solutionner sa seule grande vulnérabilité, le militaire, par un partenariat avec la France [5]. Faute de pouvoir stopper frontalement cette montée en puissance du Brésil, Washington tente de maintenir sous contrôle ce pays : Alors que le président Lula a relancé l’idée d’un Conseil régional de défense Sud-américain excluant les États-Unis et déclaré que l’Amérique latine n’avait pas besoin de la IVe flotte réactivée en 2008, il est clair que les États-Unis ne souhaitent pas voir Brasilia acheter le Rafale ?


[1] Les acheteurs potentiels du F35 (ayant commandé l’appareil ou étant visés comme marchés) sont membres de l’OTAN, qu’ils soient co-financeurs du programme (Grande-Bretagne, Italie, Pays-Bas, Turquie, Canada, Danemark, Norvège) ou non (Grèce, Belgique, Portugal, Espagne, Pologne, Roumanie, Bulgarie), ou disposent d’accords de défense particuliers avec Washington (Australie, Japon, Corée du Sud) ou d’un partenariat stratégique sans accord formel avec l’Amérique (Israël). Seule exception, la Finlande qui appartient néanmoins à l’Union Européenne. Via la diffusion de tels matériels, les États-Unis assurent un contrôle par entretien de la dépendance technologique.

[2] Régis Soubrouillard, « Brésil : le Rafale à deux doigts de prendre un vent », Marianne, 5 janvier 2010 et Jean-Dominique Merchet, « L’armée de l’air brésilienne place le Rafale derrière le Gripen et le F-18 », Secret Défense, 5 janvier 2010

[3] Jean-Dominique Merchet, « Rafale contre F-22 : le bilan du match », Secret Défense, 16 février 2010 et « Carton plein pour le Rafale lors d’exercices aux Émirats », Secret Défense, 18 décembre 2009

[4] « Brésil : comment Obama a tenté de descendre le Rafale », Secret-défense, 15 septembre 2009 citant Les Echos

[5] Raul Zibechi, « La IV flotta en accion. Un portaaviones llamado Haïti », América Latina en Movimiento, Agencia Latinoamericana de informacion, 2 janvier 2010 (traduit par Estelle y Carlos Debiasi pour El Correo de la diaspora latinoaméricaine

 


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