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Les groupes d’armement face à la crise (Renaud Bellais)
Les groupes d’armement face à la crise (Renaud Bellais)
Par Renaud Bellais,
21 septembre 2010
La crise économique a durement frappé l’économie et l’industrie, comme le montrent les soubresauts qu’a connus l’automobile depuis 2007 ou la forte dégradation du solde de la balance commerciale de la France. Qu’en est-il pour l’industrie de défense ? D’aucuns pourraient s’attendre, si nous nous en tenons à la théorie de complexe militaro-industriel, à ce qu’elle traverse la crise actuelle sans encombres. En effet, l’industrie de défense bénéficie grandement de dépenses autonomes, non liées aux fluctuations économiques.
Les entreprises de défense peuvent ainsi chercher à accroître la part de leur chiffre d’affaires défense pour contrebalancer la réduction de leurs activités civiles. Cette hypothèse est d’autant plus intéressante à analyser que les dépenses militaires ont continué à croître en dépit de la crise, dans le monde comme en France. Qu’en est-il ? Il faut dissocier, au regard de l’industrie de défense, les impacts de la crise économique et de ceux de la crise budgétaire.
Effet contra-cyclique des commandes militaires
Selon le SIPRI, le chiffre d’affaires des 25 plus grands groupes de défense est passé de 245 à 289 milliards de dollars de 2006 à 2008. Cette croissance a permis de soutenir leurs activités quand l’aéronautique et surtout l’automobile, deux marchés importants pour ces groupes, subissaient le contrecoup de la crise. Cette tendance est tout à fait perceptible dans les prises de commandes sur cette période.
Nous retrouvons ici une analyse classique du rôle des dépenses militaires comme amortisseur des fluctuations économiques. James Cypher 1 notamment souligne que depuis la deuxième guerre mondiale, elles constituent le principal instrument de planification capitaliste - permettant de "lisser" les fluctuations de l’activité économique. Il souligne la corrélation entre les fluctuations des dépenses militaires et la croissance économique aux États-Unis entre 1945 et 1972. Ceci est particulièrement avéré dans le secteur aéronautique. Willis Greer et Shu Liao2 montrent que les commandes militaires sont recherchées par les entreprises afin de lisser leur carnet de commandes et d’éviter de trop grandes fluctuations d’activité.
Les données disponibles sur la période récente montrent que les commandes de défense ont indéniablement eu un rôle stabilisateur pour les groupes fortement exposés à des activités cycliques. La défense reste un volet autonome des dépenses publiques. Aux États-Unis comme au Royaume-Uni, la "guerre contre le terrorisme" est une légitimation de l’effort militaire depuis le début de la décennie et les ressources allouées sont indubitablement décorrélées de l’évolution de la croissance ou des recettes fiscales. En outre, les entreprises bénéficient dans la défense de cycles longs de production et de la stabilité des commandes.
En France, le Livre Blanc de 2008 souligne que l’effort de défense doit être conduit en s’astreignant des contraintes imposées aux autres politiques publiques, avec une priorité très clairement affichée par le Président de la République - d’où l’étonnante inclusion des commandes de défense dans le Plan de Relance en France. Comme le souligne Laurent Collet-Billon lui-même, " avec des engagements record de 20,9 milliards d’euros tous programmes LOLF confondus, dont 1,3 milliard d’euros au titre du plan de relance de l’économie, 2009 a permis de plus que doubler les investissements et d’augmenter de 27% l’effort en R&T."
Le meilleur exemple d’effet contra-cyclique est Dassault Aviation. Ce dernier avait entamé une diversification vers les avions d’affaires depuis la fin des années 1980 pour réduire son exposition aux marchés de défense, au point que ces avions ont représenté jusqu’au deux-tiers de son chiffre d’affaires. Cependant la crise économique a durement frappé ce segment de marché, au moment même où les commandes de Rafale ont évité à Dassault un effondrement de ses activités. Les prises de commandes de Falcon sont passées de 5,4 milliards d’euros en 2007 à un volume net d’annulations de 3,9 milliards en 2009. A contrario, les prises de commandes défense sont passées sur la même période de 900 millions à 2,5 milliards, notamment grâce aux accélérations de commandes de Rafale incluses dans le Plan de Relance.
Des conséquences dommageables à long terme ?
S’il est indéniable que la stabilité des commandes de défense a permis à l’industrie de limiter les fluctuations d’activités, il se pourrait que les conséquences de la crise économique à moyen et long terme soient bien plus importantes et conséquentes. En effet, l’industrie de défense a bénéficié de l’inertie des dépenses militaires. Cependant la crise économique a conduit à une crise budgétaire majeure dont les conséquences vont sans doute aucun être profondes et longues - ne serait-ce qu’en raison du fait que la défense est le premier poste d’investissement des États (plus de 70% des dépenses en capital en France).
Ceci en fait une variable d’ajustement aisément identifiable et socialement acceptable pour résoudre les contradictions budgétaires. La défense va maintenant faire face à d’importants ajustements budgétaires en Europe et certainement aux États-Unis. L’Allemagne a annoncé une réduction de son budget d’investissement de 1,3 milliard par an à partir de 2011. La France pourrait réduire son budget de défense de 3 à 5 milliards quand le Royaume-Uni envisage une baisse de 20 à 25%. Compte tenu des autres contraintes budgétaires, il se pourrait que ces ajustements à la baisse aient un effet de cliquet, c’est-à-dire un ajustement structurel à un niveau plus faible de dépenses militaires.
D’une part, les programmes engagés ne vont certainement pas être remis en cause, mais les commandes pourraient être étalées dans le temps pour gérer la contraction des ressources. D’autre part, le lancement de nouveaux programmes, annoncés par exemple à partir de 2015 dans la prochaine LPM en France, risque d’être compromis. La crise budgétaire pourrait conduire à une baisse marquée et structurelle des activités de défense de l’industrie, ce qui constituerait une rupture par rapport aux soixante dernières années - les fluctuations macroéconomiques aboutissant à une contraction de la production d’armement.
Il est aussi intéressant de noter une décorrélation des activités des groupes de défense vis-à-vis de leurs marchés d’origine. D’une part, les commandes export dans la défense ne sont plus nécessairement dans le même cycle que les commandes nationales. D’autre part, leurs activités civiles sont aujourd’hui également portées par les commandes export et la croissance économique de ces marchés jouent un rôle plus important d’amortisseur des fluctuations économiques nationales que le marché de la défense. Il sera donc intéressant d’approfondir l’analyse dans les prochaines années pour voir si ces changements structurels se confirment.
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