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Retour sur l’adoption du concept de sécurité nationale, ou l’assimilation d’un discours de sécuritisation dominant

Par Vincent Boulanin, 9 juin 2009

L’introduction du terme, « sécurité nationale », dans l’intitulé du dernier Livre Blanc n’est pas passée inaperçue pour un grand nombre de commentateurs. Ce concept est en effet une nouveauté dans la doctrine stratégique française. L’absence de ce terme était l’une des originalités de la pensée stratégique française, ce qui ne manquait pas d’étonner nos partenaires étrangers notamment anglo-saxons [1]. On pourrait donc s’interroger sur l’intérêt d’avoir aujourd’hui recours à un concept qui avait été formulé, outre-atlantique, il y a déjà un demi-siècle. Aussi, n’est-il pas inutile de s’attarder un temps sur le concept de sécurité nationale, qui a largement été discuté dans le monde anglo-saxon, pour comprendre les implications de son emploi en France en termes politiques et stratégiques.

Les deux concepts de « défense » et de « sécurité »

L’intitulé du dernier livre blanc “défense et sécurité nationale” est tout sauf un pléonasme. Il mêle en effet deux concepts bien distincts. Par définition, le concept de défense renvoie à une politique de moyens clairement identifiable, à un mode d’action, à un ensemble de pratiques qui dans un cadre étatique sont essentiellement militaires et qui sont au service d’objectifs stratégiques définis antérieurement par le politique. Le terme, sécurité est en revanche d’une plus grande plasticité sémantique. Comme Baldwin a pu le montrer en reformulant Wolfers, la sécurité peut se définir sur une base objective ou subjective [2]. D’un point de vue objectif, la sécurité traduit une faible probabilité de dommages sur des valeurs acquises, tandis que dans un sens subjectif, il désigne l’absence de peur que ces valeurs soient attaquées. Pour bien appréhender cette définition, il est important de comprendre que les « valeurs acquises » sont des valeurs qui ont été socialement construites et réifiées [3]. Cela peut être par exemple, la vie, la propriété, la souveraineté nationale, l’idéologie, l’identité nationale, l’équilibre environnemental ; bref, le référentiel de la sécurité n’est pas donné en soi, il est le produit d’un processus qui le désigne comme tel. C’est ce qu’en Reklations internationales, l’école de Copenhague a appelé, le processus de sécuritisation [4]. Ce processus est antérieur à celui de la « securisation », le fait de rendre plus sûr, moins vulnérable. La sécuritisation désigne, conceptualise ce qui a besoin d’être sécurisé. La nature du réferentiel de sécurité peut servir à classifier la recherche de sécurité en différents secteurs - par exemple : environnemental, sécurité militaire, sociétal - ou en différents niveaux d’analyse - par exemple international, régional, national, local, individuel.

Le discours de securitisation

Le terme, sécurité nationale, ne renvoie donc pas une technique particulière, mais un objectif englobant qui frappe par son caractère généraliste et malléable. Comme il est formulé dans le livre blanc, la stratégie de sécurité nationale a pour « objet de parer aux risques et aux menaces susceptibles de porter atteinte à la vie de la nation ». Le groupe lexical « la vie de la nation » permet ainsi de théoriser en tant que problèmes de sécurité des questions qui appartiennent à des secteurs autres que celui de la défense à proprement parler et qui ne sont pas forcément étatico-centrés, le terme Nation permettant de jouer sur une certaine ambiguïté référentielle. Le recours à un tel concept est donc totalement en adéquation avec le discours de sécuritisation développé dans le livre blanc et qui insiste tout autant sur la protection contre la menace dite « terroriste », les risques naturels et sanitaires, la menace balistiques, ou les attaques informatiques. Il traduit l’élargissement de l’agenda stratégique français vers des problématiques qui ne sont plus exclusivement militaires et donne corps à l’idée qu’il est nécessaire de réunir les différentes dimensions de la sécurité dans une même approche et donc dépasser la distinction française traditionnelle entre sécurité intérieure et sécurité extérieure.

L’alignement progressif de l’exception doctrinale française

Si l’appropriation du concept de sécurité nationale permet d’incarner avec cohérence la nouvelle inclinaison de la doctrine stratégique française, elle peut aussi être présentée comme un des symboles du télescopage de la pensée stratégique française et américaine. Ou plutôt, c’est le signe, voir l’aboutissement, de l’alignement progressif d’une certaine exception doctrinale française à un discours de sécuritisation dominant venu d’outre-atlantique. Certes, ce n’est pas le terme en soi qui témoigne de cette américanisation de la vision française des enjeux stratégiques mondiaux ; mais sa mise en contexte et la justification de son emploi. La France, mais aussi ses voisins européens, tels que la Grande-Bretagne ou même la Suède, ont intégré le mode de représentation du monde pensé et établi sur les ruines du 11 septembre et qui place la menace « terroriste » en tête de l’agenda sécuritaire. À l’évidence, le contenu du livre blanc n’est pas une surprise, puisqu’il reprend l’ordre des priorités qui avaient déjà été énoncées au niveau de l’UE dans le cadre de la PESD. Mais la conversion de ce discours de sécuritisation au niveau national, sacralisé par l’adoption d’une stratégie de sécurité nationale, revêt une dimension particulière. C’est le symbole de la fin d’une certaine incertitude paradigmatique hérité de l’après Guerre Froide. La France s’est rangée derrière un discours de sécuritisation qui semble désormais établi sans y avoir introduit de nuances propres, sans avoir fait entendre sa différence de manière marquante. C’est le symbole de l’enracinement d’un paradigme stratégique renouvelé « en Occident » ou le diagnostic en termes de menaces/vulnérabilités trouve aujourd’hui une nouvelle homogénéité et permet ainsi la création d’une nouvelle communauté d’intérêt stratégique.


[1] Nayef R.F Al-Rodhan, The Three Pillar of Sustainable National Security in a Transnational World, Geneva Center for Security Policy (GCSP), LIT-verlag, 2008, p. 68

[2] David A. Baldwin, “ The concept of security”, Review of International Studies, 23 (1) : pp. 13-14

[3] Thierry Balzacq, “Qu’est ce que la sécurité nationale ?”, La revue internationale et stratégique, n°52, Hiver 2003-2004, pp.43-44

[4] Barry Buzan, Ole Wæver, Jaap De Wilde, Security a new Framework for Analysis, London, Lynne Rienner Publisers, 1998, pp. 23-31

 


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