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La posture nucléaire américaine de l’après-guerre froide
La posture nucléaire américaine de l’après-guerre froide
Par Hugo L. E. Meijer,
31 mars 2009
Depuis l’effondrement de l’Union soviétique, les États-Unis ont adapté leur posture nucléaire à de nouvelles priorités stratégiques. L’analyse des documents officiels disponibles permet d’identifier certaines tendances lourdes.
Réduction de l’arsenal nucléaire
En 1990, les États-Unis disposaient de plus de 12 000 têtes nucléaires stratégiques. Du fait du processus de modernisation des forces nucléaires américaines et des traités bilatéraux avec l’Union soviétique/Russie, ce nombre est aujourd’hui (2009) descendu à 6 000 environ, et devrait être encore réduit, en vertu du Traité de Moscou de 2002, à 2 200 d’ici 2012. À l’heure actuelle, la Russie a 2 790 têtes nucléaires stratégiques. [1] Globalement, depuis la fin de la guerre froide, les États-Unis ont réduit leur arsenal stratégique de 50 %, les systèmes non-stratégiques de plus de 80 %, et leurs dépenses pour les forces stratégiques de près de 70 %. [2] Les déclarations du président Obama, qui compte réduire l’arsénal nucléaire stratégique à 1 000 têtes nucléaires, ne constituent donc pas une discontinuité fondamentale par rapport aux deux décennies précédentes.
Les défenses antimissile
Au delà de certaines différences techniques et en dépit des frictions entre la Maison Blanche et le Congrès sur la portée du système de défense souhaitable (national et/ou de théâtre), le Global Protection Against Limited Strikes de G. H. Bush, le National Missile Defense de Bill Clinton et le Ballistic Missile Defense (BMD) de l’administration G. W. Bush tendent à montrer une certaine continuité. L’actuelle administration Obama fait face à un système de défense antimissile déjà déployé sur le territoire américain (les sites en Alaska et en Californie), les systèmes de radar d’alerte rapide - intégrés dans le BMD - de Fylingidales (Royaume-Uni) et de Thulé (Groenland), et l’accélération du programme de système antimissile basé en mer en coopération avec le Japon (Navy Theater Wide). En ce qui concerne le soi-disant « troisième site » (le système radar en République tchèque et le site d’intercepteurs en Pologne), le vice-président américain Biden a déclaré à la conférence sur la sécurité de Munich que « les États-Unis continueront de développer le bouclier antimissile tant qu’il marche et qu’il est cost-effective ». [3]Indépendamment du sort du troisième site, les autres éléments du système de défense antimissile font partie intégrante du dispositif militaire américain et sont désormais amenés à jouer un rôle essentiel dans la posture nucléaire américaine.
« Etats voyous » et Near Peer Competitors
Depuis la fin de la guerre froide, le ciblage nucléaire semble s’être concentré (outre la Russie) sur deux lignes directrices correspondant à ce que le rapport Discriminate Deterrence de 1988 de la Commission on Integrated Long-Term Strategy - composée entre autre d’Henry Kissinger, de Zbigniew Bzrezinski et de Samuel Hungtington - avait défini comme principaux défis pour les Etats-Unis au cours des deux décennies suivantes : le fait que la Chine serait devenue une puissance militaire majeure et la prolifération des technologies nécessaires à la production d’armes de destruction de masse (ADM) par des états « pauvres et peu industrialisés » (p. 10) - en d’autres termes, ce que plusieurs administrations successives ont étiqueté comme « états voyous ». Par conséquent, les États-Unis on graduellement calibré leur doctrine nucléaire vis-à-vis de ces menaces émergentes, d’où l’expression employée par le Pentagone « d’une dissuasion à taille unique [one size fits all] à une dissuasion ‘sur mesure’ [tailored] pour les états voyous, les réseaux terroristes et les potentiels rivaux militaires ». [4]
- Les « états voyous » :
Sous l’administration Clinton, le rôle des forces nucléaires dans la dissuasion des « états voyous » dotés d’armes nucléaires, biologiques ou chimiques a été formalisé dans la Doctrine for Joint Nuclear Operations du Comité des chefs d’États-majors interarmes de 1993 (« Le but fondamental des forces nucléaires américaines est de dissuader l’utilisation d’ADM »). Parmi les cibles pouvant faire l’objet de frappes nucléaires, la Doctrine for Joint Theater Nuclear Operations de 1996 incluait : « les ADM et leurs systèmes de lancement et les acteur non-étatiques [...] possédant des ADM ». En 2003, la divulgation de la version classifiée de la National Strategy to Combat Weapons of Mass Destruction de l’administration Bush inquiéta plusieurs sénateurs américains qui, dans une lettre au président, affirmèrent « vous avez approuvé une directive de sécurité nationale qui autorise explicitement l’emploi d’armes nucléaires en riposte à des attaques biologiques ou chimiques [...] Ceci suggère que l’administration est prête à envisager l’emploi en premier des armes nucléaires en réponse à des menaces non-nucléaires ». [5] Dans la même lignée, la Doctrine for Joint Nuclear Operations de 2005 indiquait qu’une frappe nucléaire était envisageable en cas d’« attaque imminente par des armes biologiques ennemies ». Ces documents indiquent la fonction, attribuée à l’outil nucléaire depuis la fin de la guerre froide, de dissuasion contre des attaques nucléaires et non-nucléaires par des états dits « voyous ».
- La Chine :
Une ultérieure tendance lourde est le rôle croissant de la Chine dans la planification nucléaire américaine. La Chine avait été exclue du Single Integrated Operational Plan (SIOP) en 1984 en vertu de la normalisation des relations entre les États-Unis et la Chine. [6] Les cibles en Chine étaient désormais confinées à un petit nombre de plans de réserve couverts par les sous-marins de la Strategic Reserve Force (SRF) dans l’océan Pacifique. Cependant, lors des délibérations autour de la Nuclear Posture Review (NPR), sous l’administration Clinton, le Pentagone compléta le rapport Sun City Extended (aujourd’hui partiellement déclassifié) qui examinait deux scénarios dont un envisageait un plan de réponse à une attaque de grande envergure.
1St scenario depicts a US/North Korea China excursion :
Regional as opposed to global concern
Calls for an adaptively planned response against North Korea
Not à full-scale attack against China
DPF (Deliberate Planning Force), NSNF (Non-Strategic Nuclear Force), or conventional air-launched/sea-launched cruise missiles
2nd scenario focuses on a China/CONUS (continental US)confrontation :
implies a need for a major-attack response plan
source : US Strategic Command, Sun City Extended, 1994
En 1997, Clinton signa la directive Nuclear Weapons Employment Policy Guidance (PDD-60) qui réintroduisait formellement la Chine dans le SIOP et élargissait l’éventail de cibles pour y inclure le complexe militaro-industriel et les forces conventionnelles croissants de la Chine. [7] La Nuclear Posture Review (NPR) de 2001, sous l’administration Bush, a encore accentué l’importance de la Chine dans les plans nucléaires américains. Une distinction y est faite entre contingences immédiates (dangers actuels reconnus), contingences potentielles (dangers plausibles mais pas immédiats) et contingences imprévues (menaces soudaines et imprévues). En raison de la « modernisation en cours de ses forces nucléaires et non-nucléaires », la Chine y est considérée comme « un état qui pourrait être impliqué dans une contingence immédiate ou potentielle » en cas de « confrontation militaire sur le statut de Taiwan » par exemple. Les « états voyous » comme « la Corée du Nord, l’Iran, L’Iraq, la Syrie et la Libye sont parmi les pays qui pourraient être impliqués dans une contingence immédiate, potentielle, ou imprévue ». Tandis qu’une « contingence impliquant la Russie, bien que plausible, n’est pas prévue ». Ceci montre bien l’élévation de la position de la Chine dans la hiérarchie des priorités de la planification nucléaire américaine et souligne, par ailleurs, le fait que la Russie, de super-puissance rivale des États-Unis, soit aujourd’hui déclassée dans la catégorie de « contingence imprévue ».
Marginalisation et conventionalisation du nucléaire
Mais l’aspect le plus significatif, dans l’évolution de la posture nucléaire américaine, a été la marginalisation de l’outil nucléaire dans la stratégie militaire globale. Avec la NPR de 2001, qui a accéléré cette dynamique, la « triade nucléaire » classique - missiles mer-sol, missiles balistiques intercontinentaux et bombardiers stratégiques - a été intégrée au sein d’une « nouvelle triade » composée de : - Systèmes de frappe offensifs (nucléaires et non-nucléaires)
- Nucléaires : « la vieille triade »
- Non-nucléaires : les capacités de frappe conventionnelles ainsi que les systèmes de guerre électronique et de guerre informatique
- Systèmes de défense passifs et actifs (e.g. défense antimissile)
- L’infrastructure de la défense (y compris la revitalisation des complexes de production des armes nucléaires)
Stratcom et la « Nouvelle Triade »
Les recommandations de la NPR se sont traduites par une concentration massive de responsabilités dans le US Strategic Command (Stratcom) - chargé du commandement de l’armement nucléaire américain - qui s’est articulée en deux temps. En 2002, le US Space Command (qui commandait les opérations militaires extra-atmosphériques et de guerre informatique) a été démembré et ses missions incorporées dans Stratcom. En deuxième lieu, la directive présidentielle Change Two to the Unified Command Plan de 2003 assigna quatre nouvelles responsabilités à Stratcom. L’outil nucléaire s’est alors trouvé intégré dans une panoplie de systèmes conventionnels (tous concentrés dans Stratcom) composée de : - Armes conventionnelles de précision : Global Strike [8]
- Guerre informatique, guerre électronique et Computer Network Operations
- Défenses spatiales [9]
- Défenses antimissile
Les recommandations de la NPR ainsi que la conséquente centralisation de fonctions dans Stratcom dénotent une transition « de la dépendance à l’égard des armes nucléaires vers une combinaison synergique de capacités de frappes non-nucléaires et nucléaires [et de systèmes] de défense ». [10]Comme le souligne Bruno Tertrais, l’arme nucléaire n’est désormais « qu’un compartiment des ‘forces stratégiques offensives’, qui elles-mêmes ne sont qu’une composante de la ‘nouvelle triade’ de dissuasion ». [11]
Conclusion
La posture nucléaire américaine semble s’être adaptée à l’environnement stratégique de l’après guerre froide. La réduction des arsenaux s’est accompagnée d’une montée en puissance de l’argument en faveur de systèmes de défense antimissile. La planification nucléaire s’est axée - outre la Russie - sur les principales menaces auxquelles les États-Unis font face dans l’ordre post-bipolaire : l’émergence d’un near peer competitor et la prolifération d’ADM aux « états voyous ». Cependant, force est de constater que ces évolutions doivent être analysées dans un contexte où l’outil nucléaire n’a jamais eu aussi peu d’importance dans la politique de défense des États-Unis. La consolidation de pratiquement tous les systèmes conventionnels dans Stratcom est un indicateur des priorités et des stratégies américaines de long terme. Ce qui émerge, c’est le projet de combiner les défenses antimissile, les armes nucléaires et les forces non-nucléaires dans un dispositif vraiment intégré. Il n’est pas impossible que les avancées technologiques permettent à brève échéance ce que Paul Nitze avait espéré en 1994, à savoir « que les armes conventionnelles rempliront un jour leur mission de dissuasion incomparablement mieux que les armes nucléaires ne serait-ce que parce que nous pourrons - et voudrons - les utiliser ». [12]
[1] U.S. Department of State, Bureau of Verification, Compliance and Inspection, 2008, Fact Sheet. START Aggregate Numbers of Strategic Offensive Weapons, 1er avril.
[2] Cirincione J., et alii, 2005, Deadly Arsenals : Nuclear, Biological and Chemical Threats, Carnegie Endowment for International Peace.
[3] « U.S. to continue missile defense against Iran - Biden », Reuters, 7 février 2009.
[4] U.S. Department of Defense, Report of the Quadrennial Defense Review, février 2006, préface, p.6.
[5] Lettre d’Edward M. Kennedy et alii, 21 février 2003, disponible sur www.basicint.org
[6] Le SIOP était le plan général des scénarios stratégiques impliquant l’usage d’armes nucléaires. Il a été remplacé en 2004 par une « famille » de plans dite OPLAN 8044.
[7] Kristensen H., et alii, 2006, Chinese Nuclear Forces and U.S. Nuclear War Planning, The Federation of American Scientists, novembre.
[8] Ce projet prévoit le déploiement d’ogives conventionnelles sur des missiles balistiques de longue portée permettant de détruire des cibles time-urgent n’importe où sur le globe terrestre en moins de 60 minutes. À long terme, le but serait de doter les Etats-Unis de missiles de croisière hypersoniques dont la vitesse pourrait atteindre 5 fois celle du son.
[9] Parmi les programmes d’intercepteurs spatiaux pour la défense antimissile dont le financement a été autorisé par le Congrès pour 2009, le Kinetic Energy Interceptor (KEI) a reçu 341,8 millions de dollars. Beau Rizzo, 2009, « Fiscal Year 2009 Defense Budget : Programs of Interest », Center for Defense Information.
[10] Department of Defense, 2004, Report of the Defense Science Board Task Force on Future Strategic Strike Forces, février, p. 1-2.
[11] Tertrais B., 2003, Analyse comparative des doctrines nucléaires, Fondation pour la Recherche Stratégique, 8 décembre, p. 16
[12] Paul Nitze, 1994, « Is it time to Junk our nukes ? », Washington Post, 16 janvier.
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