CIRPES - Centre Interdisciplinaire de Recherches sur la Paix et d'Etudes Stratégiques
---------------------------
<naviguer>
---------------------------

Le Débat stratégique

L’équipe

Les Cahiers d’études stratégiques

Le débat stratégique n° 100 -Novembre 2008

Le débat stratégique N° 102 - Mars 2009

Le débat stratégique N° 90 - Avril 2007

Le débat stratégique N° 101 - Janvier 2009

Le débat stratégique N° 103 - Mai 2009

Le débat stratégique N° 104 - Juillet 2009

Le débat stratégique N° 105 - Septembre 2009

Le débat stratégique N° 106 - Novembre 2009

Le débat stratégique N° 107 - Janvier 2010

Le débat stratégique N° 108 - Mars 2010

Le débat stratégique N° 109 - Mai 2010

Le débat stratégique N° 110 - Juillet 2010

Le débat stratégique n° 79 - Mars 2005

Le débat stratégique n° 80 - Eté 2005

Le débat stratégique n° 81 - Septembre 2005

Le Débat stratégique n° 82 - Novembre 2005

Le débat stratégique n° 83-Janvier 2006

Le débat stratégique n° 84-Mars 2006

Le débat stratégique N° 85 Mai 2006

Le débat stratégique N° 86-Juillet 2006

Le débat stratégique n° 87 Septembre 2006

Le débat stratégique N° 88-Décembre 2006

Le débat stratégique N° 89-Janvier 2007

Le débat stratégique n° 91 Mai 2007

Le débat stratégique n° 92 Juillet 2007

Le Débat stratégique N° 94 Novembre 2007

Le Débat stratégique N°93 Septembre 2007

Le débat stratégique N°95-Janvier 2008

Le débat stratégique N°96- Mars 2008

Le débat stratégique N°97 Juin 2008

Le débat stratégique N°98 Juillet 2008

Le débat stratégique N°99 Septembre 2008

---------------------------
<dans la même rubrique>
---------------------------

La Crise impériale et la menace de guerre mondiale. Pour une stratégie autonome de défense de l’Europe

La crise actuelle conduira-t-elle à la guerre ? Fausses et vraies leçons des années 1930

Pour une Europe démocratique de la défense

Inde et Pakistan : de Bush à Obama

Budget 2009 : on dépense ... mais au fait, pourquoi faire ?

Espace de défense et de sécurité, l’âge de raison ?

Le bel avenir des nouvelles formes de guerres

Industrie russe d’armement : un futur désespérément ancré dans le passé ? La très longue marche depuis l’URSS

Budget de défense : où va l’Amérique du nord ?

L’Europe de l’armement en panne

Le nucléaire à venir


Bienvenue > Le Débat stratégique > Le débat stratégique n° 100 -Novembre 2008 > Géostratégie des drogues en Afghanistan

Géostratégie des drogues en Afghanistan

Alain Labrousse

Par Alain Labrousse, 5 janvier 2009

Lors de la réunion de l’OTAN qui s’est tenue à Budapest le 9 octobre, le ministre afghan de la Défense, Abdul Rahim Wardak, a lancé un appel à ses 26 homologues pour que les forces de l’ISAF interviennent contre le trafic de drogues, qui, selon lui, « finance directement les gens qui tuent des Afghans, des Américains et nos partenaires de la Coalition. » Une telle vision, tend à faire la lutte contre la drogue un élément central de la géostratégie de la guerre en Afghanistan. Le général américain J.Craddock a répondu à la demande du ministre qu’il n’était pas question de s’attaquer aux champs de pavot ce qui, comme l’expérience l’a montré, jette les paysans dans les bras des taliban, mais d’aider « la trop petite unité anti-drogue afghane à démanteler les laboratoires, intercepter les transports et confisque les produits chimiques servant à produire l’héroïne. » Cette stratégie, nous le verrons, suscite d’autres contradictions, les cultures illicites et le narco-trafic ne bénéficiant pas aux seuls taliban.

D’ailleurs, alors que l’unanimité des membres de l’OTAN aurait été nécessaire pour approuver de telles opérations, au moins trois pays - l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne- s’y sont opposés. Les Taliban, en encourageant de nouveau la culture du pavot depuis 2005 , ont non seulement réussi à creuser le fossé entre les paysans des provinces du sud, en particulier ceux qui peuplent leur bastion de l’Helmand, et les forces de la Coalition, mais également provoqué des fissures à l’intérieur de ces dernières. DES PRODUCTIONS QUI « EXPLOSENT

Selon le directeur de l’Organe des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC)N, Mario Costa, l’Afghanistan risquerait de se transformer en « narco État. »

Qualificatif on ne peut plus inapproprié car dans ce pays les narco activités, loin d’être entre les mains de l’État, sont entre celles de commandants locaux, de fonctionnaires corrompus ou de rebelles islamistes, et constituent de ce fait un des principaux facteurs de la fragmentation de l’État. Néanmoins la drogue a une importance considérable, tant au niveau du financement du conflit qu’à celui de l’économie globale du pays. En 2000 les taliban avait interdit avec succès de planter le pavot. La production d’opium n’avait été, en 2001, que de 5 tonnes dans les trois-quarts du pays contrôlés par eux. En 2002, après l’intervention des troupes de la Coalition, la production a retrouvé son niveau de l’année 2000, 3 400 t. Depuis, selon les études très précises fournies par l’UNODC, la production d’opium n’a cessé de progresser pour atteindre 8 200 t en 2007 sur 193 000 ha. Avec 7 700 t sur 157 000 ha, si la production a diminué en 2008 , cela est du essentiellement à de mauvaises conditions climatiques et non à une réduction des superficies de culture.

La seule nouvelle positive est que le nombre de province où le pavot n’est plus cultivé est passé cette année de 18 à 13 (sur 34). 98 % de la production d’opium se concentre désormais dans sept provinces du sud où règne l’insécurité, en particulier dans celle de l’Helmand fief des taliban qui, à elle seule, représente un peu plus de 100 000 ha. En sont en revanche débarrassées celle du Nangarhar dans l’est et celle du Badakhshan dans le nord. Ce progrès est en grande partie la conséquence de la hausse du prix du blé. Le revenu d’un hectare de pavot ne représente plus que trois fois celui d’un hectare de blé au lieu de dix fois en 2007. Si cette hausse du prix du blé est favorable aux fermiers, en revanche elle est catastrophique pour la population pour qui le pain, base de l’alimentation, est devenu hors de portée.

Á qui le crime profite-t-il ? Selon le Département d’État des États-Unis la production d’opium financerait la rébellion des Taliban. Cette opinion doit être considérable nuancée. Pour tenter d’évaluer sa pertinence, il faut d’abord prendre en compte les profits tirés par les paysans des cultures illicites.

Selon l’UNODC, les revenus des cultivateurs ont représenté en 2007, un milliard de dollars au niveau du pays ; la transformation de l’opium en héroïne, le transport de cette dernière jusqu’aux frontières et l’exportation de la drogue, en particulier à la frontière iranienne, représentent 3 milliards de dollars pour les trafiquants. Les enquêteurs de l’UNODC ont demandé aux paysans à qui ils payaient des taxes.

Il ressort de leurs réponses que, le plus souvent, la taxe est partagée entre les mollahs, les Taliban et les commandants locaux. En admettant que les régions du sud représentent les deux tiers des productions d’opium, cela représente des gains paysans s’élevant à 700 millions de dollars annuellement, dont 70 %, environ 500 millions de dollars sont soumis à l’impôt. 10 % de ces gains étant partagés entre trois acteurs. Cela pourrait donc représenter pour les Taliban au maximum une quinzaine de millions de dollars.

Les taxes perçues par eux sur le trafic pourraient être plus élevées, mais aussi beaucoup plus aléatoires dans la mesure où les trafiquants comme les commandants locaux peuvent compter sur leurs propres milices pour se protéger du racket. Dans l’Helmand, la famille de mollahs des Akhunzada, dont le leader Sher Mohammad était gouverneur de la province jusqu’en août 2005, quand il a été nommé au Sénat par le président Karzaï, contrôle depuis des décennies une partie importante des cultures illicites et de la production d’héroïne. Les Akhunzada commandent des milices qui se battent aux côtés des forces de la Coalition. L’auteur d’un livre récent et très bien informé sur les taliban, pense que même dans leur fief de l’Helmand, ces derniers sont loin de contrôler la production et le trafic : « Les trafiquants sont peu enclins à donner une partie importante de leurs profits aux taliban, particulièrement dans une époque de surproduction et d’une compétition entre des officiels corrompus et, de plus en plus, des officiers de l’Armée afghane (ANA) qui les courtisent. »

PAS SEULEMENT AUX TALIBANS

Tout en reconnaissant que les taliban ont encouragé conjoncturellement les paysans de l’Helmand, notamment à l’automne 2005, à cultiver davantage, il estime que, ce faisant, ils visaient avant tout à creuser davantage un fossé entre les paysans et les Britanniques qui allaient se redéployer dans cette province au printemps 2006. Enfin les Taliban ne contrôlent pas la frontière de l’Afghanistan et le Pakistan qu’ils doivent aujourd’hui franchir par petits groupes pour échapper à l’aviation alliée. Une situation qui ne leur permet pas de prélever des taxes sur les exportations de drogues.

Une autre étude menée conjointement par la Banque mondiale et Les Nations unies conclue que le principal acteur dans le trafic serait...le ministère de l’Intérieur : « Il est possible que le processus des nominations dans la police aient été utilisées par de puissants intérêts dans le ministère de l’Intérieur pour à la fois protéger et promouvoir des intérêts criminels. » Pour lutter contre le développement des narco activités, il serait sans doute plus efficace de la part du gouvernement et de ses alliés occidentaux de lutter contre la corruption, ou contre la tolérance à la corruption, qui existent dans leurs propres rangs. Or, c’est exactement l’inverse qui se produit.

L’histoire des « guerres à la drogue » montre que le combat contre ce qui est désigné comme un « fléau », cache le plus souvent d’autres intérêts. Cela est vrai en Amérique latine avec le Plan Colombie . De même en Afghanistan, l’intervention des États-Unis contre le terrorisme et la drogue, cache le fait qu’elle a également pour but de faire de ce pays une plateforme d’accès au pétrole de l’Asie centrale et de « surveillance » de l’Iran. »

Le fait que les Américains ont construit des bases aériennes dans des zones « protégées » de tous les aéroports de l’Afghanistan suffirait à montrer qu’ils ont l’intention de demeurer longtemps dans ce pays comme les en a autorisé le président Karzaï en 2005 .

Dans ces conditions ont peu de poids les informations fournies par leurs propres services de renseignement selon lesquelles le frère du président, Walid, bénéficie lui-même des retombées du trafic à Kandahar, province dans laquelle il est l’agent politique du président.

Cette volonté de fermer les yeux sur les trafics dans lesquels sont impliqués des alliés ou des clients contribue à expliquer l’échec de la lutte contre la drogue.

Alain Labrousse auteur notamment de La géopolitique des drogues, Paris, PUF [Que sais-je ?]


 


Imprimer cet article

Cet article au format PDF

  [Haut de page]