7 janvier 2009
Les politiques stratégiques, la question de la défense sont souvent subies. Elles se présentent comme un théâtre d’opérations lointain. Les décisions prises dans ces domaines ont ou peuvent avoir des conséquences majeures, y compris sur la vie quotidienne. Dans la pratique de la Ve République française, elles relèvent du domaine réservé ou partagé (par la présidence et le premier ministre). Au sein de l’Union européenne, le traité de Lisbonne (non encore ratifié) stipule que l’Union « respecte les obligations découlant du Traité de l’Atlantique Nord pour certains Etats membres qui considèrent que leur défense commune est réalisée dans le cadre de l’OTAN et qu’elle est compatible avec la politique commune de sécurité et de défense arrêtée dans ce cadre ». Autant dire que ces questions n’entrent pas ou guère dans le champ de la démocratie. Des règles sont énoncées qui doivent s’appliquer. Il s’agit d’une extériorité qu’il serait probablement dangereux de confier à la sagacité des peuples.
On peut noter le parallèle avec les règles qui déterminent la mise en surplomb du droit de la concurrence : l’UE est gouvernée par des règles, et non par les choix découlant de l’examen des questions posées. Ainsi, l’article 56 du projet du traité de Lisbonne (contredit par les politiques « anticrises ») interdit toute restriction aux mouvements de capitaux et aux paiements entre Etats membres et entre Etats membres et pays tiers. En revanche, les droits sociaux relèvent de la politique des Etats ou de décisions prises à la majorité qualifiée. Ce déséquilibre (obligation d’un côté, garantie par le recours aux votes unanimes, liberté d’exercice de politiques sociales d’un autre) conduit à renforcer les politiques de dumping social, écologique, fiscal et budgétaire.
Dans le domaine de la défense, il n’y a pas de politique unifiée, ou même simplement concertée, de l’Union européenne unifiée. Des éléments pour une politique de défense et de sécurité ont été mis en place, sans débat politique réel. Chaque Etat, plus particulièrement les trois « grands » (Grande-Bretagne, Allemagne, France), dispose d’un arsenal militaire et policier et définit sa politique extérieure de façon largement autonome. La référence à l’OTAN, l’incitation à accroître les dépenses militaires, constituent un cadre plus ou moins incitatif qui ne saurait tenir lieu de politique.
Ces questions essentielles devraient relever du champ politique et de la démocratie. Sur les orientations et les décisions majeures, de larges débats devraient irriguer la vie publique, ne serait-ce qu’au moment d’élections. Cela suppose la levée de nombre de tabous, la mise à disposition d’informations claires, des temps longs pour que les citoyens s’approprient les questions de stratégie.
Les risques de guerre ne sont pas éliminés, même s’ils ont été réduits ou circonscrits à des zones de tension endémique, mais il s’agira ici de se limiter à ce que signifie l’Europe espace de paix, agissant pour la paix, en même temps qu’espace social et de liberté. Une Europe vecteur de paix ne saurait en effet l’être sans être simultanément facteur d’émancipation, d’égalité, de coopération. Tant que la concurrence et la volonté de devenir l’espace le plus compétitif (stratégie de Lisbonne, 2000) constituent la matrice de la construction européenne, toute politique de coopération est obérée.
LE REFUS DE LA GUERRE
Quelques éléments de réflexion et de proposition pourraient s’inscrire dans une problématique fondée sur le refus de la guerre comme moyen privilégié de régler les différends internationaux, et sur le refus de la militarisation des sociétés.
Comment, en effet, articuler les divers aspects d’une politique de coopération, qui se situerait à l’opposé des actuelles politiques de contrôle des marchés, des espaces terrestres, maritimes et aériens et des moyens de communication, par les grandes puissances, alliées et rivales ? Quelles alliances privilégier, et sur quelles bases ? De quelles forces de sécurité intérieure, de quelles forces de projection disposer, dont l’organisation et les conditions d’intervention ressortissent nécessairement du service public ? Nombre de situations exigent que des forces d’interposition soient disponibles, pour éviter un conflit ou séparer des belligérants, en même temps que l’action diplomatique et la négociation sont développées. Apparaissent nécessaires le renforcement du droit international et la rénovation de l’ONU, dans le cadre de laquelle toute intervention de type militaro-diplomatique devrait se déployer. Les questions sont parfois complexes et peuvent exiger des solutions rapides. Pour autant, le débat ne saurait être écarté. La volonté populaire éclairée doit pouvoir s’exprimer. L’Europe des Balkans, le Caucase du Sud, le grand Moyen-Orient, nombre de régions de l’Afrique, montrent que les risques persistent. Des états de guerre, l’Europe ne saurait se laver les mains, ou se déterminer en simple suiviste de la politique nord-américaine.
La question des alliances et des politiques nouvelles doit être examinée et débattue dans ce contexte jamais totalement figé. La position toujours dominante des USA ne saurait conduire l’UE et les pays membres à des positions de faiblesse ou de dépendance, mâtinée de quelques velléités d’autonomie. Les relations avec les autres régions ou pays sont cependant d’égale importance, tout en relevant de problématiques différentes, qu’il s’agisse de la Russie, de la Chine, de l’Inde, du Brésil -grandes puissances qui font valoir des arguments sur le plan diplomatique et sur le plan économique- ou des autres régions du monde qui ne forment pas des ensembles homogènes. La perspective d’accords culturels, économiques, politiques, non fondés sur des visées hégémoniques, préférable à des élargissements par vagues incessantes de l’UE, zone de libre échange, devrait être incluse dans l’activité démocratique des Européens.
La question du « terrorisme », fantasmée, utilisée à des fins de politique intérieure ou de politique internationale, a renforcé le rôle de gendarme du monde que jouent les Etats-Unis. Ceux-ci s’emploient à entraîner sous leur contrôle les Européens. Question qui ne devrait pas être réservée à la diplomatie (secrète).
D’autres questions, également masquées ou exclues du champ politique, méritent attention. Elles interfèrent plus qu’on ne le croit avec les questions de stratégie et de défense. Il en est ainsi des activités criminelles ou illicites, des différents trafics (drogue, armes, prostitution), du commerce illégal ou clandestin. Ces activités aux facettes multiples alimentent aussi bien des menées « terroristes » que des régimes autoritaires ou dictatoriaux. De grandes firmes industrielles, commerciales ou bancaires y sont liées plus ou moins directement et participent du recyclage de l’argent sale quand elles ne leur offrent pas des façades légales ou « respectables ».
Le débat sur les orientations stratégiques, qui a ses logiques propres, ne peut cependant s’abstraire -pour chaque pays et pour l’Union européenne- de la question de la politique extérieure dans son ensemble : politique, économique, culturel, stratégique et militaire. La voie de l’intelligence démocratique n’est pas facile. Elle est toutefois nécessaire.