1er octobre 2008
LA VISITE INEDITE DU VICE-PRESIDENT COLOMBIEN A MOSCOU
Le vice-président colombien Francisco Santos a effectué une visite de 10 jours en Russie début juin, à Moscou, Kazan (où sont produits les hélicoptères Mi-17), et à Saint-Pétersbourg où il a rencontré le président russe Medvedev dans le cadre du Forum Economique International.
Âgé de 46 ans, F. Santos est l’ancien rédacteur en chef du quotidien El Tiempo, critique virulent des barons colombiens de la drogue et de leur politique d’enlèvements. Il a été lui-même kidnappé pendant huit mois par le parrain Pablo Escobar en 1990. Francisco Santos a été élu avec Alvaro Uribe en 2002, et réélu à 63% en 2006. Le vice-président est pressenti pour succéder au président colombien Uribe au terme de ce deuxième mandat ; l’hypothèse d’un troisième mandat Uribe n’est pas abandonnée, en dépit d’obstacles constitutionnels et « moraux ». La visite aussi longue d’une personnalité politique colombienne de premier plan ne pouvait pas passer inaperçue, au regard de la faiblesse des relations entre les deux pays.
L’INTERET INATTENDU DE LA COLOMBIE POUR LES ARMES RUSSES
L’objectif affiché de la mission de Francisco Santos était d’exprimer aux autorités moscovites l’intérêt de Bogota pour acheter des armements russes : hélicoptères de transport et de combat Mi-17, avions de combat Su-30, véhicules blindés, radars de contrôle aérien, équipements de vision nocturne, système de missiles antiaériens. Une panoplie similaire à celle achetée par le Venezuela depuis 2005 pour un montant total de trois milliards de dollars, sans compter les négociations actuelles sur l’achat par Caracas de quatre sous-marins Projet 636, dix avions de transport Il-76, deux avions de ravitaillement en vol Il-78, et dix hélicoptères de combat Mi-28 pour deux milliards de dollars supplémentaires.
La perspective du développement de relations de coopération militaro-technique entre la Colombie et la Russie demeure étonnante : les forces armées colombiennes sont largement équipées et financées par les Etats-Unis, en soutien à la lutte contre le narcotrafic et les FARC, à hauteur d’environ 500 millions de dollars par an. Bogota demeure l’un des alliés de Washington les plus précieux dans une Amérique latine largement réticente à l’influence américaine.
LE JEU A TROIS BANDES DE BOGOTA
Le motif officiel de la demande colombienne est l’inquiétude devant le réarmement massif opéré par le voisin tonitruant Hugo Chavez. Bogota souhaiterait que Moscou réduise ses ventes d’armes à Caracas.
Selon Francisco Santos, la Colombie est prête à compenser l’éventuel manque à gagner des Russes en cas d’annulation ou des restrictions des ventes d’armes au Venezuela, en se portant aussi acquéreuse d’armements russes. Une manière pour Bogota de rééquilibrer les rapports de force régionaux face aux capacités militaires croissantes de Chavez, tout en augmentant celles des forces armées colombiennes.
Une pointe de chantage ne serait pas exclue : la Colombie avait critiqué la vente de 100 000 Kalachnikov AK-103 par la Russie à Caracas, sous prétexte que l’armée vénézuélienne n’avait pas un tel besoin et que ces fusils seraient fournis ensuite aux FARC. Or des preuves du soutien de Chavez aux FARC auraient été retrouvées dans l’ordinateur du numéro deux du mouvement, Raul Reyes, tué en Équateur par l’armée colombienne le 1er mars 2008.
En se tournant vers Moscou, Bogota peut aussi souhaiter moderniser ses propres forces armées, en particulier son aviation composée d’avions de combat légers Mirage-5 et Kfir-C2 vieillissants. L’achat de vingt-quatre avions de combat Su-30MK2V par le Venezuela aggrave significativement le déséquilibre en défaveur de la Colombie. Cette demande traduit-elle pour autant une réelle volonté d’achat ou une manière de faire pression sur le « protecteur » américain pour obtenir des armements plus modernes ?
Le président Uribe affaibli peut chercher à se doter d’une plus grande marge de manœuvre vis-à-vis des Etats-Unis en desserrant quelque peu leur monopole en matière de fourniture d’armements aux forces armées russes. Cette posture demeure essentiellement virtuelle, avant que la Colombie ne se détourne un jour du grand frère américain et ne se fournisse auprès de Moscou. On peut y voir aussi une manœuvre à destination de la politique interne : de nombreuses personnalités de l’armée et du gouvernement - Uribe lui-même serait concerné -sont impliquées dans des enquêtes sur les crimes des groupes paramilitaires.
MOSCOU EN POSITION D’ATTENTE
Si les demandes d’armements colombiennes se réalisaient, Moscou y verrait un intérêt commercial certain, qui concrétiserait sa stratégie de diversification de ses clients et d’implantation sur le marché sud-américain des armements, au-delà du seul Venezuela. L’offensive commerciale russe est réelle en Amérique du Sud, en direction du Brésil, du Chili. Les autorités russes goûteraient aussi la manœuvre dans l’arrière-cour américaine, alors que les relations avec Washington se jouent de plus en plus sur le mode de la contestation du leadership américain.
Les autorités russes jouent sur du velours, tout en restant prudentes : Francisco Santos n’a rencontré que le président Medvedev ; en se tenant à l’écart, le Premier Ministre Vladimir Poutine a veillé à maintenir la bonne relation politico-commerciale avec Caracas. Le principal obstacle à l’établissement d’une relation commerciale suivie avec Bogota demeure le premier et principal client russe dans la région, le Venezuela. Mais en l’absence de fournisseur alternatif, Caracas voit aussi sa marge de manœuvre restreinte vis-à-vis de Moscou, à moins de monnayer de nouveaux armements russes plus modernes. De là à alimenter une nouvelle course aux armements sur le continent sud-américain...
Si l’intérêt commercial est évident, la décision finale de Moscou sera éminemment politique. À moins que l’ensemble de l’affaire n’ait été qu’un ballon d’essai, ou n’en reste qu’aux vœux pieux, la démarche colombienne pose question, en l’absence d’élément probant d’explication. Il reste à observer si des suites seront données à cette visite, et si elle se concrétisera par de réelles négociations commerciales entre les deux pays. L’autre inconnue demeure l’attitude de Washington face à une démarche aussi clairement opposée à ses intérêts en Amérique latine : les autorités colombiennes ont-elles les moyens de risquer une rupture, ou du moins de s’opposer à un veto de Washington ?