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Liberté des peuples et droit de sécession dans les zones de balkanisation post stalinienne : Yougoslavie, Caucase

Alain Joxe

Par Alain Joxe, 4 octobre 2008

La question de la Bosnie puis du Kosovo a divisé la gauche française sur des bases très regrettables. Certains tendaient par méconnaissance du terrain historique et géopolitique, ou par simple antiaméricanisme à défendre « les Serbes » au nom d’une alliance traditionnelle de la France datant de la première guerre mondiale et donc un chauvinisme de droite ; d’autres par juridisme jacobin et sacralisaient comme des absolus intouchables des frontières internes à la structure fédérale qui avaient été tracées entre les républiques fédérées et en leur sein, non par un accord international mais en application locale de la théorie communiste des nationalités.

Dans ces deux perspectives, on passait aisément par profits et pertes le droit des peuples à disposer d’eux mêmes que les Américains prétendaient défendre, ce qui était évidemment suspect vu leur pratique générale du viol en la matière.

Dans le cas Serbe, la gauche jacobine crut devoir s’identifier aux colonnes infernales de Hoche en Vendée. Doctrine peu différente de celle d’une droite nationaliste qui s’oblige à sacraliser les frontières issues de conquêtes coloniales Ces deux postures conduisaient à défendre les pratiques génocidaires des paramilitaires de Seselj et d’Arkan. Impasse absolue . Il ne faudrait pas que, les même causes produisant les mêmes effets, un faux débat s’instaure de nouveau dans l’opinion française sans une analyse préalable des conditions historiques et juridiques précise de chaque guerre. Dans une analyse évènementielle pure on risque se perdre dans la question de savoir qui a commencé, qui a piégé l’autre ou même qui a pensé le premier à piéger l’autre.

Provocation géorgienne ?

Pour Jacques Sapir, la violence de l’attaque initiale géorgienne contre l’Ossétie du sud était volontairement provocatrice vis-à-vis de la Russie, comme le montrent les dommages subis par la population civile dans l’agglomération de Tskhinvali.

Dans l’analyse détaillée qu’il donne de la chronique , il rejette l’analyse de Bernard Dreano (le Monde, 4 septembre 2008) sur un « piège » politique russe ou celle de BHL sur une attaque préventive face à une forte pénétration mécanisée des forces russes. Il établit qu’ aucune des deux versions ne résistent à l’examen des faits .Toutefois Les causes profondes sont dans l’intéraction réciproque, bien en amont des décisions d’urgence, des représentations du possible qui se dérégulent dans les processus de balkanisation. Les grandes manœuvres de dissuasion, russes les avertissements, , de mise en forme des ripostes, avaient commencé bien avant la crise. Même s’il s’avère que le vice président Cheney y a poussé, comment expliquer l’absurde décision géorgienne d’envahir l’Ossétie du sud pour la soumettre enfin après 16 ans de statu quo sous contrôle par l’OSCE ? Il y a une irresponsabilité flagrante des Etats Unis dans leur politique d’expansion otaniste. Il faut aussi expliquer la politique américaine depuis deux ans et la politique russe des nationalités. On a fait croire à M. Shalikachvili que le droit international était entièrement de son côté alors que le droit international est violé par tout le monde : c’est un patchwork de droits qui se construit à chaque instant dans les crises et parfois s’unifie par contrat.

Le droit soviétique des nationalités

La Russie soviétique a construit un droit des nationalités qui n’est ni celui des traités de Westphalie ou du Congrès de Vienne ni celui de la constitution jacobine française, ni celui de droit ottoman, ni celui de l’empire tsariste, mais qui tenait compte des insurrections populaires qui ont accompagné l’effondrement du tsarisme et des conflits entre Mencheviks et bolcheviks. C’est bien le souci d’accumuler, au profit de la révolution bolchevique, la force de cette libération populaire, qui animait Staline, commissaire soviétique aux nationalités. Comment réinterpréter un 1848, le printemps des peuples, au profit de l’Union soviétique ? Géorgien bolchevik de la première heure recruté par Lénine, Staline a posé sa marque sur le Caucase dès les années 20 en accordant et en hiérarchisant, comme c’était son mandat, des statuts d’autonomie spéciaux aux profit de différents segments de différentes nationalités, peuples, langues, religions et états, dont l’existence avait déjà été localisée et reconnue par les mises en formes administratives fiscales religieuses et militaires des empires traditionnels antérieurs qui se succédaient dans ces zones de glacis. Cette remise en forme particulière des provinces d’empires traditionnels en républiques nationalitaires, comporta des enclaves à statut de provinces autonomes, voire des sous-enclaves d’oblasts nationalitaires.

C’est le même souci et les mêmes critères qui animaient les partisans communistes de Tito à la libération en Yougoslavie. Des circonscriptions territoriales de type stalinien, furent travaillées de manière autonome par le seul régime communiste qui ne devait rien à l’invasion de l’armée russe, mais tout à la révolution anti-nazie (qui fut aussi anti-tchetnik, comme la révolution Russe était anti-menchevik). Le travail « théorique » (et policier) de Staline est certes critiquable ; s’agissant d’une mise en forme des identités nationales qui répartissait aussi des privilèges, des droits et des devoirs dans la constitution soviétique, il est évident qu’il a su créer des haines autant que des dévouements ; mais dans son principe la décision de donner des droits culturels et politiques à des nationalités et même des territoires délimités, où leur identité historique était reconnue par le nouveau système fédéral soviétique n’est pas critiquable au nom des droits de l’homme. Cette légitimation des communautés dérivait à la fois d’une tradition ottomane de responsabilité fiscale et militaire des communautés tribales ou religieuses, et d’une échelle de valeurs structurée par la théorie marxiste de la succession des modes de production.

Il s’agissait de ne pas créer de nations de type tribal ou de circonscriptions renforçant une structure féodale inégalitaire locale, mais d’attribuer à toutes les nationalités et à leurs traditions populaires propres un droit à l’identité culturelle et au moins à un foyer géographique identitaire, si la concentration locale le permettait ou l’exigeait. Le découpage du Caucase dépend de cet appareil juridique et idéologique créé favoriser les nationalités paysannes anti féodales afin d’éviter des « Vendées ». Il a duré soixante dix ans et marqué trois générations.

Autonomie et indépendance

Dès le 13 août, un spécialiste du Congressional Research Service aux Etats Unis rappelle avec détails le passé ancien et récent des enclaves dans l’organisation de l’espace politique de l’URSS La seule analyse récente, en français à ma connaissance, qui mentionne l’importance de l’acte de naissance stalinien pour la légitimation des états nations et enclaves identitaires, est un article, publié par le Figaro . cherchait à commenter l’effet Kosovo-Ossétie du nord et la rationalité russe qui s’est exprimée par des réaction verbales violentes contre l’indépendance accordée au Kosovo, Renaud Girard a remarqué le fait que, à l’effondrement de l’URSS, les mouvements nationalitaires populaires forts ne sont apparus, que dans les circonscriptions qui avaient reçu de la constitution soviétique des droits culturels et politiques, comportant un enseignement dans la langue locale, qu’elle soit caucasienne turque ou iranienne, et popularisait une histoire nationale. Sans la doctrine stalinienne des nationalités, pas de nationalisme Ossète ou Abkhaze, Cette concession n’empêchait pas tous les membres de ces identités locales d’être citoyens soviétiques qu’ils soient citoyens russes, à la fois Tatars, ou citoyens géorgiens, à la fois Abkhars. L’existence autonome était reconnue par la délimitation d’un territoire autonome, mais pas indépendant de la République fédérée, mais surtout pas indépendant de l’état soviétique qui avait donné naissance à la fois à la République et à l’enclave.

La décomposition de l’URSS s’est faite à peu près au même moment, que l’éclatement de la fédération Yougoslave on voit surgir de la zone caucasienne des cas comparables aux cas yougoslaves. La décomposition de l’URSS dans le Caucase conduit la Géorgie de Saakachvili celle de la « révolution libérale dite « des roses » à vouloir reconquérir les régions autonomes devenues séparatistes à la disparition de l’URSS. La disparition de l’URSS donnait à la Georgie le statut d’Etat indépendant mais supprimait la garantie d’autonomie dont disposaient les ossètes et les abkhases depuis le début dans le cadre soviétique. La légitimité de leur autonomie héritée de l’Union soviétique est niée par la Georgie qui prétend au statut entièrement neuf de République unitaire et cherche à le prouver par une reconquête « coloniale » des enclaves, ce qu’implique la violence des destructions lors de la prise par surprise de la capitale d’Ossétie du Sud. Les Ossètes et les Abkhazes, qui ont déjà chassé il y a plusieurs années la plupart de leurs Géorgiens considérés comme des colonisateurs plus dominateurs et plus petits que les Russes, choisissent les Russes. Comme le rappelle ironiquement Sapir, ce sont tous des Tcherkesses qui sont alliés des Russes depuis Ivan le Terrible, mais cet argument « ottoman » est plus fallacieux que celui qui révèle qu’ils ne veulent pas perdre l’avantage d’avoir été citoyens soviétiques.

L’acceptation des peuples

A l’occasion de cette crise il faut comprendre aussi que la révolte tchétchène et sa répression quasi génocidaire mit en scène la violence de la répression russe promise contre les enclaves nationalitaires qui cherchent à se dégager de la Fédération Russe Elle ne s’est pas produite dans le même schéma juridique. Les Ossètes et les Abkhases préfèrent être russes que géorgiens si leurs franchises ex-soviétiques sont reconnues par la Russie. Les Tchétchènes parce qu’ils sont citoyens de la fédération russe ont été martyrisés par l’empire soviétique depuis des générations, déportés et massacrés. Ils préfèreraient sans doute n’importe quoi plutôt que d’être Russes. Après l’expérience Kosovar qui leur a paru un outrage au droit tels qu’ils feignaient de croire qu’il s’appliquait à toutes les nations, le gouvernement Poutine se rallie, pour ce qui est des Abkhases et des Ossètes, au raisonnement de l’Union Européenne qui admet que les frontières des républiques fédérées sous le communisme ne sont sacrées que par l’acceptation des peuples inclus ; la décomposition du système communiste des nationalités entraîne des violences, comme une décolonisation. Si les Russes se rattachent vraiment au principe européen dans le Caucase, et se préparent de l’exhiber éventuellement en Crimée qui a été attribuée à l’Ukraine par une oukaze soviétique tardive, ils devront réviser aussi la chronique du génocide de la Tchétchénie maintenue de force en Russie après la dissolution de l’Union Soviétique ; de même que les Serbes devront finalement accepter que leur droit absolu à dominer les Kosovars restait sans fondement juridique dès la dissolution de la Fédération yougoslave


 


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