23 avril 2008
“On peut faire de l’argent avec de bons soldats mais on ne peut pas faire de bons soldats avec de l’argent.” Machiavel
Depuis l’enlèvement par les FARC d’Ingrid Bétancourt, la Colombie attire l’attention internationale dans le cadre d’une chronique chaotique de négociation, humanitaire visant la libération d’otages et de prisonniers par échange entre deux « belligérants » asymétriques : une guérilla paysanne de plus de cinquante ans d’âge, issue des branches armées du parti Libéral et du PC, classés terroristes par les Etats-Unis et l’UE d’une part ; l’armée et la police colombiennes d’autre part, classées antiterroriste malgré des connivences avec le paramilitarisme narco-terroriste.
Cette négociation est devenue internationale par l’intervention du Vénézuéla et de l’Union Européenne, comme prélude à une négociation de paix, mais freinée par le gouvernement, contrairement aux espoirs suscités par la réelection triomphale d’Uribe en 2006
Corruption d’un champ de bataille
On peut montrer que le problème stratégique déborde le cadre latino-américain. La Colombie est, avec l’Afghanistan, le siège d’un conflit dont les causes et la durée s’explique désormais par la présence de la narco-économie dans la zone.
Comparaison n’est pas raison. Dans les deux cas, cependant, un mouvement idéologique, populaire et militaire, s’opposant à la logique d’une modernisation sauvage impliquant marginalisation, exode ou massacre des paysanneries d’auto-subsistance, connaît d’abord une forme de succès ; puis une sorte de décadence, à partir du moment où la guérilla trouve dans le trafic du chanvre indien de la coca ou du pavot une source autonome de financement : Cette ressource permet de survivre par une agriculture culture spécialisée dotée d’un marché transnational, d’acheter des armes et même de payer ses soldats, comme un Etat. Elle entraîne une menace de guerre sans fin, ou plutôt de guerre qui perd des deux côtés sa fin politique première.
La narco-militarisation entraîne une perte du lien étroit de la guérilla avec la société civile et la politique urbaine, et aboutit à réduire l’appui populaire hors de l’emprise locale. Cette corruption a pesé sur les FARC, au départ, communistes agraires, antilatifundistes héroïques, protecteurs des paysanneries pionnières fuyants les massacres des milices patronales, dans des « sauveterres » (comme on disait au moyen âge pour les lieux ou pouvaient arriver les serfs échappés ou les moines défricheurs. Mais il faut ajouter que la « corruption » par l’argent du narcotrafic a atteint en même temps l’armée régulière et la police, et les paramilitaires de tous types, mieux à même de contrôler les narcos à l’exportation (par avion ou bateaux) du produit semi élaboré ou pur, là où les bénéfices sont bien plus intenses que pour les paysans.
Narcotalibans et autres
Ce phénomène pèsera un jour sur les Talibans, idéologues salafistes, au départ violemment anti-narco, et elle gagne aussi l’armée afghane et la pakistanaise et gagnera, pourquoi pas, l’armée américaine, chargée de l’entraînement et de la réforme des troupes régulières colombiennes ou les armées de l’OTAN impliquées dans l’entraînement en Afghanistan. Le gouvernement français s’apprête, contrairement à l’opinion du haut commandement militaire, à renforcer le contingent français dans les zones d’opérations du Sud, sur demande des Etats Unis.
Pourquoi cette narco-corruption salafiste et tribale ne peut être vaincue par une opex sans une mission socio-politique ?
Le recours à la narcoéconomie est parfois la seule issue d’une population paysanne, martyrisée par la guerre elle même, et qui n’a pas d’autre moyens de survivre que cette agriculture d’exportation rentable. Mais la marge bénéficiaire la plus importante du trafic ne va pas aux paysans cultivateurs, mais après l’étape des laboratoires purificateurs. Les narcotraficants doivent alors nécessairement corrompre les autorités de l’Etat : douanières, policières et militaires et ils en ont les moyens.
L’Etat s’il existe doit alors « réformer » la police pour « réformer » les douanes et les forces armées. Mais il reste qu’on ne peut pas vaincre une narco-économie sans aborder la question agraire. L’Etat ou l’occupant expéditionnaire doit revisiter les causes premières de sa corruption, et donc refaire de la politique sociale la condition d’un retour à la paix. Ce savoir de terrain paraîtra d’un archaïsme ridicule à l’époque de la globalisation électronique. Mais la narco économie repose globalement sur deux jambes : sur le pilier rural de production dans une zone de guerre et sur le pilier urbain de la consommation dans une zone de délinquance urbaine. La branche « narco-économie », a une importance macroéconomique dans la définition des liquidités incontrôlées du marché financier global et donc de l’autonomie des marchés financiers par rapport aux Etats .
Toute intervention locale d’un état ou d’un système impérial ou Onusien oblige au moins les militaires à analyser ce contexte.
Toute intervention dans un champ de bataille corrompu par la narcoéconomie doit se donner pour objectif stratégique non seulement de libérer des otages mais aussi de désigner les causes à long terme de la guerre sociale qui est à l’origine du conflit pour que l’intervention soit l’occasion d’une reconstruction démocratique de l’Etat. Il faut avant tout bien mesurer si l’intervention est en mesure d’infléchir politiquement les causes de la genèse de la guérilla et du terrorisme, et si l’emploi des forces se donne pour doctrine d’en traiter les causes.
La répression des seuls effets entraîne une guerre sans fin, et ce n’est pas sous commandement américain qu’une nouvelle conception pourra voir le jour, car partout les Etats Unis refusent de considérer que la répression de la demande du marché américain doit être première pour atteindre à la source la narco délinquance.
Narco-corruption colombienne
Le recours au financement des FARC par la culture et le trafic de la marijuana de la coca puis du pavot se confirme au cours des années 80 ; mais la guérilla devenue narco-guérilla trouve en face d’elle une narco milice paramilitaire qui n’hésite pas, pour reconquérir les zones d’influences de la guérilla, à commettre pour l’exemple des massacres à la tronçonneuse et des tortures terrifiantes. La police (militarisée) et l’armée, complices au plus haut niveau du trafic de drogues deviennent de leur côté une narco-armée que les Américains essaient aujourd’hui de réformer par des entraînements type Marines, et à guider par des techniques électroniques testées en Israël. Toutefois le système politique colombien, irrigué par les narco-dollars, est devenu un narco-régime politique, doté de narco-députés, de narco sénateurs, etc. et plus encore depuis la loi d’amnistie de 2007 dite « Justice et Paix » qui a permis aux paramilitaires, sous la présidence d’Uribe, de se refaire une vie dans l’agriculture latifundiste ou les élections. Le pouvoir judiciaire colombien reste partiellement sauvegardé et a engagé des actions de plus en plus menaçantes pour le pouvoir présidentiel : de nombreux parlementaires proches d’Uribe sont actuellement emprisonnés et inculpés par la cour suprême seule compétente, de crimes graves. Au point que certains députés démissionnent pour passer en jugement devant des tribunaux ordinaires plus corruptibles.