14 octobre 2007
Pendant la guerre Froide, la Turquie avait établi son paradigme sécuritaire et politique sur la logique du système bipolaire. Sa politique reposait sur trois piliers : une sécurité confiée à l’alliance occidentale, une économie libérale soutenue par les financements étrangers, une politique d’occidentalisation parallèlement à la mise à distance de ‘ses voisins orientaux’. La dissolution de l’URSS, plutôt qu’un apaisement, a provoqué une sorte de panique chez les dirigeants d’Ankara. Au cours des années 90, elle a dû se repositionner dans une nouvelle configuration internationale, modifier son identité politico-stratégique et reformer une stratégie autonome, ce qui a eu des répercussions importantes sur les régions riveraines.
Cette nouvelle politique implique que le pays soit un carrefour pour le passage de flux primordiaux pour l’économie mondiale et locale et une base logistique et de gestion entre divers systèmes politico-économiques.
Ainsi Ankara recherche à garantir sa sécurité et son autonomie politique, et à satisfaire des besoins économiques.
LE TRAUMATISME DE SEVRES
D’un point de vue stratégique, pour Ankara, la stabilité d’une Turquie, nœud de réseaux notamment énergétiques, sera une préoccupation essentielle des puissances globales mais aussi des acteurs régionaux. Les angoisses turques concernant une possible remise en question de l’unité du pays, héritage du "traumatisme de Sèvres", ont été réanimées par les tourments dans les régions limitrophes mais surtout par l’insurrection kurde.
Deuxièmement, ce rôle engendrera des bénéfices économiques. La région est loin de subvenir à l’essentiel de ses besoins vitaux. La Turquie peut réparer son déficit commercial en étant un centre économique régional reliant ces marchés locaux au reste du monde. Elle est d’ores et déjà devenue une base régionale pour des compagnies multinationales et attire également les investissements régionaux. Le transport des hydrocarbures via oléoducs et gazoducs traversant le pays lui permettra aussi de toucher un « droit de passage et de port ».
Ainsi, les frontières turques, servant à l’époque de la guerre froide à bloquer le passage, sont devenues des espaces de transit. La politique turque, marquée par une approche militaire et de territorialité insulaire, s’est transformée en ‘une politique de réseaux’, multilatérale, d’alliances ad hoc selon ‘le réseau’.
La décennie 90 a vu monter une concurrence pour le tracé des oléoducs comme pour l’hégémonie en Asie centrale, tendant les relations d’Ankara avec la Russie et l’Iran. Le PKK et le problème des eaux transfrontalières trouvèrent leurs places dans les antagonismes régionaux. D’ailleurs, la Turquie et la Syrie sont arrivées au seuil de la guerre. Pendant cette période les Etats-Unis furent un allié décisif au sujet du transport énergétique, notamment celui du bassin caspien vers la Turquie, et menaient une politique plutôt propice à celle d’Ankara concernant le Moyen-Orient et l’Asie centrale. Cette alliance, à laquelle se joignait Israël, a permis à Ankara d’augmenter la pression sur Damas pour expulser Öcalan et les campements du PKK de la Syrie. De même, les tensions entre les EU et l’Iran arrangeaient la Turquie qui accusait ce dernier de soutenir le PKK.
NORMALISATION DES RELATIONS
Toutefois la situation a changé. Ces pays rivaux ont compris qu’une idée d’hégémonie monopoliste n’est pas réaliste. Plusieurs oléoducs, dont celui de Bakou-Ceylan ont déjà été inaugurés. Les relations turco-syriennes se sont normalisées et les relations commerciales s’intensifient continuellement. Mais ces améliorations ne sont pas suffisantes. Si l’un des plus grands obstacles aux échanges régionaux est la carence en infrastructures, le premier reste sans aucun doute l’instabilité régionale. La Turquie qui veut garantir sa stabilité grâce à la fluidité des réseaux énergétiques, est elle-même dépendante du bon fonctionnement des flux dans les pays limitrophes. L’importance d’un réseau dépend de la crédibilité de son fonctionnement. Cette interdépendance nécessite un changement radical de vision. L’enjeu turc est de réussir à coopérer avec tous les acteurs de la région. Au-delà du ‘contrôle militaire’, c’est la stabilité qui est une condition sine qua non pour la réussite de cette politique, surtout vu la fragilité des flux, cibles privilégiées dans une logique de guerre asymétrique.
D’un autre côté, depuis quelques années, les relations turco-américaines ne cessent de se détériorer. Le refus turc du déploiement de forces américaines sur son territoire fut un tournant. L’enlisement irakien est devenu un véritable obstacle pour la politique régionale de la Turquie. Pour les turcs, la passivité américaine à l’égard des campements du PKK en Irak, ne correspond pas à l’esprit d’alliance. Le triangle Ankara-Washington-Tel Aviv est altéré par les politiques israéliennes comme ce fut le cas pendant la guerre du Liban. La visite du leader du Hamas en 2006 à Ankara n’a fait que compliquer la situation. Dans cette ambiance, la crise iranienne est un nouveau sujet d’inquiétude pour Ankara et une autre épreuve pour ses relations avec les EU.
DES RELATIONS NOUVELLES AVEC L’IRAN
Le repositionnement iranien contre le PKK trouve des échos positifs dans l’opinion turque, dont l’antiaméricanisme est grandissant depuis l’arrivée de Bush au pouvoir. Pendant l’été 2007, Ankara et Téhéran ont signé des accords très importants sur le plan énergétique, notamment pour le transport du gaz turkmène et iranien vers les marchés européens. Si ce contrat est une phase importante du projet de Nabucco et est soutenu par l’Europe, il est profondément critiqué par Washington. De surcroît, la Chambre des représentants adopta, mardi 25 septembre, un projet de loi qui prévoit de sanctionner plus sévèrement les entreprises étrangères implantées en Iran. La frontière turco-iranienne est la plus ancienne au Moyen-Orient. Elle n’est plus la scène de conflits depuis très longtemps, fait rare dans la région.
Malgré leur concurrence, l’Iran et la Turquie ne souhaitent pas courir le risque d’un conflit armé. Abtullah Gul, alors ministre des affaires étrangères, a déclaré en mars 2007 que la Turquie ne participerait pas à une opération contre l’Iran. En cas d’intervention, si les EU, ne tenant pas compte de ces particularités, font de plus en plus pression sur Ankara afin qu’elle s’engage, une autre crise politique peut survenir entre les deux pays. Dans ce cas, Ankara cherchera sans doute des soutiens politiques en Europe, ou même à Moscou.