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Bases militaires en Afrique

Ben Cramer

Par Ben Cramer, 19 juin 2007

Accords et ..désaccords

La démilitarisation de la coopération française, la démilitarisation d’une forme de néo-colonialisme constituent un vaste programme qui pourrait figurer en bonne place d’un Nouveau Livre Blanc . Le nouveau locataire de l’Elysée, ne peut souhaiter être un “président Françafrique”, ni réclamer le ’domaine réservé’ pour recourir aux pratiques des minables républiques bananières ; même si la majorité reconnaît que la fracture post-coloniale est difficile à résorber.

Revoir à la baisse le rôle de gendarme est une tendance lourde, avec ou sans opération ’Epervier’, et ce depuis la réforme de 1998. Reste à scénariser le recyclage de forces - 58.500 soldats sillonnaient le continent dans les années 60, 11.000 aujourd’hui - car multiplier et légitimer l’ingérence - sous-prétexte de ’non indifférence’ est un luxe que Paris ne peut s’offrir sans vision stratégique bien définie. Il faudra choisir entre quatre options :

1.Se baser sur le flou ambiant

La tentation du statu quo correspond à la position de l’ancien chef d’Etat major, le général Henri Bentegeat qui estime que la révision des accords de défense donnerait lieu à des “dégâts complexes” et “comporterait sans doute plus d’inconvénients que d’avantages”. A l’heure où le continent africain est cajolé par les puissants comme au bon vieux temps de la guerre froide, certains estiment qu’il vaut mieux ne rien faire, quitte à admettre en privé qu’il y a trop de cadavres dans les placards. En toile de fond, les experts rappellent que les accords de coopération ou d’assistance militaire technique (AMT) sont juridiquement non contraignants et peuvent être suspendus selon les circonstances.

2. Mettre à jour et au grand jour

Après tout, prêter du matériel et des hommes pour contrôler des chefs d’Etat est un deal un peu risqué (quel retour sur investissement ?) et l’aventure Rwandaise est là pour le rappeler. Les accords de défense sont dépassés, “caducs” pour rependre l’expression de Messmer . Mais qui est disposé à les réactualiser ? Qui accepterait demain que les accords ne servent qu’en cas d’agression extérieure ? Au nom de valeurs démocratiques, l’instauration d’un vote à l’Assemblée nationale pour toute signature d’accords de défense , voire pour toute intervention militaire est une proposition séduisante.

La première étape consisterait donc à publier (au Journal Officiel ?) les accords militaires et de défense liant Paris et certains pays africains ; avec ou sans cellule africaine de l’Elysée, la France de l’après-mai 2007 aurait ainsi recours à la transparence, confirmerait ses préférences pour la “bonne gouvernance” - et autres formules politiquement correctes. Et pourtant...Primo, la demande de débats à l’AN a déjà été formulée et non suivie d’effet. Secundo, l’accord passé avec trois ex-colonies le 24 avril 1961 (dont le Niger, le Dahomey, la Côte d’Ivoire) et signé par Michel Debré arrange trop de monde : en effet, il permet à la France de disposer à sa guise des minerais stratégiques de leur sous-sol, uranium pour Areva compris . Mieux encore : les clauses par lesquelles la France peut accepter de participer à des opérations de maintien de l’ordre si un Etat lui en adresse la demande sont et demeurent confidentielles. Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple au hasard "la République gabonaise a la responsabilité de sa défense intérieure, mais peut demander à la République française une aide dans les conditions définies par les accords spéciaux" .

3.Fermer les bases et plier bagages

Dans un discours en février 2005 à l’occasion de sa visite au 23ème bataillon d’Infanterie de Marine (Dakar), le président Chirac avait prévenu que la France ne s’accrocherait pas, surtout si on lui demandait de partir. Realpolitik oblige. Après tout, il y a des pays qui, au lendemain de l’indépendance, ont refusé cette forme de présence (cf. le Burkina). Mais au-delà des effets d’annonce, l’absence de base permanente n’immunise pas contre l’interventionnisme. D’autre part, les dirigeants à Paris accepteraient-ils la fleur au fusil que Djibouti revoie ses alliances ? Les protégés sont parfois ingrats et revanchards. Ainsi, il n’y pas si longtemps, Laurent Gbagbo a estimé sur un ton quasi gaullien que la présence d’une base militaire française “aliénait la souveraineté du pays”. Alors ? L’exception française va-t-elle s’illustrer dans le retour vers l’Hexagone ? Face à la nouvelle offensive américaine sur le continent noir, face à cette hyper-puissance qui va importer un quart de ses approvisionnements pétroliers d’Afrique de l’Ouest d’ici 2015, un repli français, surnommé ’recalibrage’, pourrait relever d’un mauvais timing. Enfin, last but not least, on ne ferme pas une base comme on met la clef sous la porte. Le nouveau président aura à évaluer avec son ministre de la défense le coût de la décontamination, l’assainissement, la réhabilitation suivant le principe pollueur/payeur.

4. Redéployer, ouvrir le pré-carré, redéfinir les rôles.

Paris a acquis de longue date les compétences pour intervenir sans disposer de base militaire. A Mayotte a été mise en service dès 2000 une station d’écoute du réseau satellitaire d’espionnage des communications. Durant le conflit du Tchad, l’aéroport de Niamtougou, dans le nord du Togo, a été mis à disposition des troupes françaises pour faire escale et se ravitailler. Mais une nouvelle configuration se dessine.. Qu’on l’affiche ouvertement ou qu’on le prépare en silence, les bases de Port Bouët en Côte d’Ivoire (1000 hommes) et de Hadji Kossei au Tchad, (1000 hommes) de Bouar ou Camp Béal-Bangui en Centrafrique vont être fermées.

A défaut de dire au citoyen comment procéder aux rapatriements, la France concentrera bientôt ses ’efforts’ sur les bases de camp Le Monier-Djibouti, Ouakam-Dakar (1100 hommes) et Libreville ( 800 hommes). Au nom de quelle rationalité ? Djibouti (2.800 hommes, 4000 avec les administratifs) n’est plus vraiment franco-françaisevii et les propriétaires des lieux font de la surenchère sur les “contreparties”, sachant qu’une alliance avec Washington peut s’avérer plus payanteviii. On peut se consoler en affirmant que les accords de défense n’ont pas d’intérêt géopolitique réel. Mais Michèle Alliot Marie avait récemment rappelé que la “position centrale du Tchad (est un) point d’ancrage très fort pour la stabilisation du continent dans son ensemble’ .

En réalité, le prépositionnement perd quasiment sa raison d’être s’il y a de moins en moins de rotation entre les bases. Reste donc à européaniser la politique africaine, histoire aussi de limiter les coûts et se donner bonne conscience. Mais cette internationalisation, notamment dans le cadre du programme Recamp,ix officiellement destinée à “renforcer les capacités africaines” n’en est qu’à ses débuts. Au lieu d’être des « boucliers » au service d’un seul pays, voire des abcès de fixation politiques, les bases françaises deviendraient des centres de soutien - en entraînement et matériel - aux « Brigades de paix » que l’Union africaine cherche à mettre en place, dans chaque sous-région du continent. Un beau programme en perspective, qui s’accorderait bien à ’l’Afrique des belles âmes’x . En attendant, la reconversion d’une base militaire a des limites : Dakar a servi de point de transit essentiel pour les troupes britanniques durant la guerre des Malouines et Paris, via Djibouti, a participé dix ans plus tard à l’opération Restore Hope en Somalie...

Bref, tout reste à inventer. Inventer une coopération militaire qui privilégie la sécurité des populations plutôt que la protection de ceux qui agissent en leur nom. Inventer une contribution sécuritaire qui permette l’essor du continent plutôt que la perpétuation de la dépendance. Ces démarches ne peuvent aboutir que si elles inscrivent (aussi) dans une restructuration des forces armées, une révision de leurs missions et une redéfinition de la politique étrangère.


 


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