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L’autonomisation des producteurs d’armement : mythe ou réalité ?

Jean-Paul Hébert

Par Jean-Paul Hebert , 10 décembre 2006

L’analyse de Thierry Gaudin sur l’autonomisation des producteurs d’armement appelle plusieurs remarques :

Lobbies et contradictions

Tout d’abord, peut-on parler d’ « un » lobby ? Que les producteurs d’armement cherchent à influencer les décisions de programme et que pour cela ils déploient des moyens de lobbying, c’est une réalité. Cela ne veut pas dire pour autant qu’ils constituent un lobby unifié. Car les contradictions entre eux ne manquent pas : contradictions politiques, puisque les Etats auxquels ils appartiennent mènent des politiques différentes voire opposées, mais aussi contradictions économiques car ils sont en compétition pour l’attribution de crédits d’un volume limité (et plus limité que jamais dans le cas européen étant donné ce que sont les évolutions des budgets de défense).

Du coup se développent des concurrences farouches entre crédits pour l’aéronautique ou crédits pour l’espace, entre crédits pour des avions pilotés et crédits pour des drones, entre crédits pour la marine de surface et crédits pour les sous-marins. Les matériels doivent-ils être rustiques ou sophistiqués ? Faut-il privilégier l’aéro-terretsre ou l’aéro-marin ? Développer la cuirasse ou l’épée ? Les programmes nationaux ou les programmes en coopération ? Tous ces choix empêchent qu’on puisse parler sans distinction d »un » lobby des constructeurs d’armement. En France, si le conseil des industries de défense existe incontestablement, il n’a pas pour autant fait disparaître le Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales (GIFAS) ni celui du terrestre (GICAT). De même la pression sur les acheteurs étrangers comporte elle-même des oppositions d’intérêt : les rapports de force étant ce qu’ils sont entre les Etats-Unis et les pays européens, par exemple, il est clair que les projets d’équipement de l’Arabie saoudite ne peuvent comporter exclusivement des équipements d’origine européenne et que donc si ce pays décide de choisir des avions européens, elle ne pourra pas en même temps s’équiper de chars européens et de navires européens.

L’unité d’intérêt des producteurs d’armement n’a de réalité qu’à un niveau extrêmement général qui n’est pas le niveau pertinent d’action économique.

Plus généralement, assimiler le complexe militaro-industriel soviétique au système de lobbies à l’américaine c’est faire l’impasse sur la nature politique de ce complexe, branche officiellement organisée de l’industrie soviétique. De la même façon considérer comme homothétique les systèmes de production d ‘armement français et américain, c’est nier la différence profonde qu’on constate entre un système d’outre-atlantique où les intérêts économiques pèsent effectivement directement sur un grand nombre de décisions et un système français étatiquement centré et politiquement structuré.

l’affrontement politique

La deuxième considération sur laquelle il faut revenir est l’hypothèse dune « complicité cachée des deux lobbies ». C’est une analyse qu’avait déjà développé en son temps Pierre Marion, après son passage à la tête de la DGSE, écrivant : Ce sont des groupes d’hommes dont les credo, la puissance et les intérêts sont intimement liés à une lecture "militariste" de l’histoire. Ils sont implantés aussi bien dans les pays développés que dans ceux en voie de développement, dans les démocraties que dans les Etats totalitaires. Ils tirent l’essentiel de leur réussite ou de leur richesse de la tension internationale, de la production, du commerce et quelquefois de l’usage des armes. Ils entretiennent entre eux, par-dessus les frontières, souvent par des canaux occultes, des relations suivies. Ces groupes constituent les complexes militaro-industriels.  [1]

Mais là encore il ne faut pas confondre deux réalités : que la course aux armements de la période de la guerre froide ait profité économiquement et politiquement aux producteurs est une chose. On ne peut pas en déduire une action concertée de ces producteurs, indépendamment de leurs positions dans des blocs politiques, ne serait-ce qu’à cause de leurs places différentes dans le système économico-social.

Au lieu de cette complicité supposée qui nie la dimension politique de la violence organisée comme rapport de force décisif, il est sans doute plus efficace de relire une partie de l’ancienne mais toujours éclairante analyse de Baran et Sweezy [2] qui insistait sur l’importance décisive de l’affrontement entre les deux blocs en soulignant la finalité de l’énorme machine militaire américaine : « le but principal a toujours été le même : empêcher l’expansion du socialisme, le limiter dans une aire aussi restreinte que possible et en fin de compte le balayer complètement de la surface du globe » [3]. Si leurs autres considérations sur les difficultés grandissantes du système capitaliste à absorber son surplus économique ne se sont pas vérifiées, en revanche cette caractérisation de la nature de l’affrontement n’était pas si mal vue, comme la suite de l’histoire l’a montré.

Un nouveau rapport Etat-entreprises

Le troisième aspect qui mérite réflexion est celui de l’autonomisation des producteurs : ce sujet est sans doute l’aspect le plus complexe de la question. En effet, on sait que depuis le milieu des années quatre-vingt un mouvement profond de privatisation des industries d’armement s’est développé à partir des propositions de Peter Levene [4] en Grande-Bretagne touchant la plus grande part des entreprises (Ferranti dès 1980, puis British Aerospace, les Royal Dockyards, les Royal Ordnance Factories, Rolls-Royce pour les plus importantes. [5]). Ce mouvement s’est étendu à la Suède (Celsius), l’Italie (regroupement dans Finmeccanica et lancement de la privatisation), l’Espagne (CASA, INDRA), la France (privatisation totale ou partielle de Thomson-csf (Thales), d’Aérospatiale (EADS), d’Alcatel (ex- CGE), Snecma, Eurocopter, Sextant avionique, RVI, Hispano-Suiza, Messier-Bugatti, Auxilec, Socata. Seuls restent encore entièrement détenu par l’Etat les anciennes activités d’arsenal, aujourd’hui en société de droit commun : GIAT Industries pour l’armement terrestre, DCN pour l’armement naval et SNPE ). Ces privatisations se sont accompagnées d’un développement des activités civiles, diminuant ainsi la dépendance des firmes par rapport à l’Etat et d’une européanisation, voire d’une transnationalisation transformant les rapports de force.

Cette autonomisation réelle, ou sécularisation, ou civilianisation est-elle synonyme d’une liberté d’action politique nouvelle pour les groupes producteurs d’armement ? La réponse est moins évidente qu’il n’y paraît. Tout d’abord parce que l’Etat reste maître de la loi et du budget : ce qui implique qu’il garde la haute main sur les commandes qui sont faites nationalement aux industriels et que c’est lui qui fixe les règles d’exportation et le carde juridique générale de la production d’armement. On constate bien sur une évolution des modes de contrôle des exportations dans le sens d’un assouplissement et d’un transfert partiel des responsabilités nationales au niveau européen. Mais le paradoxe de cette évolution est de relégitimer une intervention de l’Etat sur un mode différent comme le montre une thèse récemment soutenue [6].

En effet, les productions sensibles à l’heure actuelle ne se limitent plus aux matériels militaires proprement dits mais incluent une grande variété de biens double usage, une partie de ces productions sont des productions immatérielles, la transnationalisation des firmes entraîne une multiplication des transferts internes aux firmes mais transfrontières : tout ceci accroît le champ de contrôle et donc le rôle de l’Etat. Mais cet accroissement et cette complexité nouvelle implique un rapport nouveau entre l’Etat et les firmes : la plus grande autonomisation des firmes (aspect le plus visible) est équilibrée par l’extension des interventions de l’Etat en aval.

Finalement, la divergence fondamentale avec l’analyse de Thierry Gaudin est sans doute celle de la caractérisation de l’économie comme un système « biologique ». Non, l’économie n’est pas un système biologique, mais un système social, ce que les vieux manuels appelaient « l’économie politique »

L’autonomisation des producteurs d’armement : mythe ou réalité ?

L’analyse de Thierry Gaudin sur l’autonomisation des producteurs d’armement appelle plusieurs remarques :

Lobbies et contradictions

Tout d’abord, peut-on parler d’ « un » lobby ? Que les producteurs d’armement cherchent à influencer les décisions de programme et que pour cela ils déploient des moyens de lobbying, c’est une réalité. Cela ne veut pas dire pour autant qu’ils constituent un lobby unifié. Car les contradictions entre eux ne manquent pas : contradictions politiques, puisque les Etats auxquels ils appartiennent mènent des politiques différentes voire opposées, mais aussi contradictions économiques car ils sont en compétition pour l’attribution de crédits d’un volume limité (et plus limité que jamais dans le cas européen étant donné ce que sont les évolutions des budgets de défense) : Du coup se développent des concurrences farouches entre crédits pour l’aéronautique ou crédits pour l’espace, entre crédits pour des avions pilotés et crédits pour des drones, entre crédits pour la marine de surface et crédits pour les sous-marins. Les matériels doivent-ils être rustiques ou sophistiqués ? Faut-il privilégier l’aéro-terretsre ou l’aéro-marin ? Développer la cuirasse ou l’épée ? Les programmes nationaux ou les programmes en coopération ? Tous ces choix empêchent qu’on puisse parler sans distinction d »un » lobby des constructeurs d’armement. En France, si le conseil des industries de défense existe incontestablement, il n’a pas pour autant fait disparaître le Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales (GIFAS) ni celui du terrestre (GICAT). De même la pression sur les acheteurs étrangers comporte elle-même des oppositions d’intérêt : les rapports de force étant ce qu’ils sont entre les Etats-Unis et les pays européens, par exemple, il est clair que les projets d’équipement de l’Arabie saoudite ne peuvent comporter exclusivement des équipements d’origine européenne et que donc si ce pays décide de choisir des avions européens, elle ne pourra pas en même temps s’équiper de chars européens et de navires européens. L’unité d’intérêt des producteurs d’armement n’a de réalité qu’à un niveau extrêmement général qui n’est pas le niveau pertinent d’action économique. Plus généralement, assimiler le complexe militaro-industriel soviétique au système de lobbies à l’américaine c’est faire l’impasse sur la nature politique de ce complexe, branche officiellement organisée de l’industrie soviétique. De la même façon considérer comme homothétique les systèmes de production d ‘armement français et américain, c’est nier la différence profonde qu’on constate entre un système d’outre-atlantique où les intérêts économiques pèsent effectivement directement sur un grand nombre de décisions et un système français étatiquement centré et politiquement structuré.

l’affrontement politique

La deuxième considération sur laquelle il faut revenir est l’hypothèse dune « complicité cachée des deux lobbies ». C’est une analyse qu’avait déjà développé en son temps Pierre Marion, après son passage à la tête de la DGSE, écrivant : Ce sont des groupes d’hommes dont les credo, la puissance et les intérêts sont intimement liés à une lecture "militariste" de l’histoire. Ils sont implantés aussi bien dans les pays développés que dans ceux en voie de développement, dans les démocraties que dans les Etats totalitaires. Ils tirent l’essentiel de leur réussite ou de leur richesse de la tension internationale, de la production, du commerce et quelquefois de l’usage des armes. Ils entretiennent entre eux, par-dessus les frontières, souvent par des canaux occultes, des relations suivies. Ces groupes constituent les complexes militaro-industriels. Mais là encore il ne faut pas confondre deux réalités : que la course aux armements de la période de la guerre froide ait profité économiquement et politiquement aux producteurs est une chose. On ne peut pas en déduire une action concertée de ces producteurs, indépendamment de leurs positions dans des blocs politiques, ne serait-ce qu’à cause de leurs places différentes dans le système économico-social. Au lieu de cette complicité supposée qui nie la dimension politique de la violence organisée comme rapport de force décisif, il est sans doute plus efficace de relire une partie de l’ancienne mais toujours éclairante analyse de Baran et Sweezy qui insistait sur l’importance décisive de l’affrontement entre les deux blocs en soulignant la finalité de l’énorme machine militaire américaine :

« le but principal a toujours été le même : empêcher l’expansion du socialisme, le limiter dans une aire aussi restreinte que possible et en fin de compte le balayer complètement de la surface du globe » . Si leurs autres considérations sur les difficultés grandissantes du système capitaliste à absorber son surplus économique ne se sont pas vérifiées, en revanche cette caractérisation de la nature de l’affrontement n’était pas si mal vue, comme la suite de l’histoire l’a montré.

Un nouveau rapport Etat-entreprises

Le troisième aspect qui mérite réflexion est celui de l’autonomisation des producteurs : ce sujet est sans doute l’aspect le plus complexe de la question. En effet, on sait que depuis le milieu des années quatre-vingt un mouvement profond de privatisation des industries d’armement s’est développé à partir des propositions de Peter Levene en Grande-Bretagne touchant la plus grande part des entreprises (Ferranti dès 1980, puis British Aerospace, les Royal Dockyards, les Royal Ordnance Factories, Rolls-Royce pour les plus importantes. ). Ce mouvement s’est étendu à la Suède (Celsius), l’Italie (regroupement dans Finmeccanica et lancement de la privatisation), l’Espagne (CASA, INDRA), la France (privatisation totale ou partielle de Thomson-csf (Thales), d’Aérospatiale (EADS), d’Alcatel (ex- CGE), Snecma, Eurocopter, Sextant avionique, RVI, Hispano-Suiza, Messier-Bugatti, Auxilec, Socata. Seuls restent encore entièrement détenu par l’Etat les anciennes activités d’arsenal, aujourd’hui en société de droit commun : GIAT Industries pour l’armement terrestre, DCN pour l’armement naval et SNPE ). Ces privatisations se sont accompagnées d’un développement des activités civiles, diminuant ainsi la dépendance des firmes par rapport à l’Etat et d’une européanisation, voire d’une transnationalisation transformant les rapports de force. Cette autonomisation réelle, ou sécularisation, ou civilianisation est-elle synonyme d’une liberté d’action politique nouvelle pour les groupes producteurs d’armement ? La réponse est moins évidente qu’il n’y paraît. Tout d’abord parce que l’Etat reste maître de la loi et du budget : ce qui implique qu’il garde la haute main sur les commandes qui sont faites nationalement aux industriels et que c’est lui qui fixe les règles d’exportation et le carde juridique générale de la production d’armement. On constate bien sur une évolution des modes de contrôle des exportations dans le sens d’un assouplissement et d’un transfert partiel des responsabilités nationales au niveau européen. Mais le paradoxe de cette évolution est de relégitimer une intervention de l’Etat sur un mode différent comme le montre une thèse récemment soutenue . En effet, les productions sensibles à l’heure actuelle ne se limitent plus aux matériels militaires proprement dits mais incluent une grande variété de biens double usage, une partie de ces productions sont des productions immatérielles, la transnationalisation des firmes entraîne une multiplication des transferts internes aux firmes mais transfrontières : tout ceci accroît le champ de contrôle et donc le rôle de l’Etat. Mais cet accroissement et cette complexité nouvelle implique un rapport nouveau entre l’Etat et les firmes : la plus grande autonomisation des firmes (aspect le plus visible) est équilibrée par l’extension des interventions de l’Etat en aval. Finalement, la divergence fondamentale avec l’analyse de Thierry Gaudin est sans doute celle de la caractérisation de l’économie comme un système « biologique ». Non, l’économie n’est pas un système biologique, mais un système social, ce que les vieux manuels appelaient « l’économie politique »


[1] Pierre MARION, Le pouvoir sans visage. Le complexe militaro-industriel, Calmann-Lévy, Paris, 1990, 268 pages, p.21

[2] Paul Baran, et Paul Sweezy, Le capitalisme monopoliste d’Etat, Editions Maspéro, 1968 (trad. française)

[3] ibidem page 172

[4] voir par exemple LEVENE P., (1989), "European Defence Research and Procurement after 1992", NATO’s Sixteen Nations, décembre, Vol.34, N°7, pages 7-77.

[5] Même la fabrication des têtes nucléaires est confiée à la gestion du consortium privé formé des sociétés Hunting et BRAE

[6] Voir Mathea Giacometti, L’évolution des dispositifs de contrôles des exportations de produits de défense en Europe : conséquences sur les relations entre Etats et entreprises, Thèse pour le doctorat en droit, Université Panthéon-Assas, novmebre 2006.

 


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