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Note de lecture


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Vous avez dit « Stratégie » ?

Thierry Gaudin

11 décembre 2006

A l’article remarquable d’Alain Joxe « Transformation actuelle des guerres et des identités stratégiques » (Débat stratégique n° 86), je ne peux m’empêcher de suggérer quelques compléments.

Il me semble que deux glissements se sont produits depuis la seconde guerre mondiale.

• Le premier est l’autonomisation progressive des producteurs d’armement par rapport aux Etats Nations, leurs autorités de tutelle officielles et traditionnelles.

Comme l’avait prévu Eisenhower dans son discours de départ, le « lobby » s’est progressivement affirmé, travaillant de plus en plus pour ses intérêts propres et manipulant à cet effet, d’abord les gouvernements étrangers acheteurs, puis son propre gouvernement.

On peut même se demander si la guerre froide ne peut pas être décodée comme une complicité cachée des deux lobbies, l’américain et le soviétique, aboutissant à ce que chacun soit en position de réclamer à ses contribuables respectifs les crédits considérables dont il estime avoir légitimement besoin.

Je ne suis pas un familier des services (ou des « organes » comme on disait du temps de l’Union Soviétique), mais les quelques conversations que j’ai eues m’ont laissé l’impression que, les uns et les autres se connaissaient fort bien tout en étant officiellement ennemis, qu’ils s’estimaient et éprouvaient la complicité des vrais professionnels face à la naïveté du public et à l’indécision des politiciens.

Ce qui n’empêchait pas les coups fourrés, bien entendu. Jusqu’à ce que Andropov, sachant sa fin prochaine et sans doute animé des mêmes sentiments qu’Eisenhower, arrête le jeu. En ce sens, on peut dire que les Etats Unis, puissance la plus agressive de la planète depuis un demi-sièclee, auraient besoin d’un Andropov pour se calmer. Depuis la fin de la guerre froide, et même antérieurement, ils sont en effet réduits à s’inventer des ennemis, peu crédibles au demeurant, mais que des médias serviles arrivent à rendre effrayants : il est clair que ni le Viet Nâm ni l’Irak ne menaçaient l’Amérique.

Pendant ce dernier demi-siècle, l’autonomisation des fournisseurs s’est accrue lentement mais sûrement : Halliburton, Carlyle, l’alliance avec les pétroliers, eux aussi manipulateurs professionnels et grands bénéficiaires des tensions, débordent complètement les Etats, amenés d’ailleurs à embaucher les acteurs de ces compagnies pour gérer leurs affaires (Condolezza Rice entre autres). Simultanément, les services spéciaux se convertissent à l’espionnage industriel et mettent leurs talents au service du plus offrant. Le cas de l’ISI pakistanais est, dit-on, caractéristique. Qu’un système biologique, et l’économie en est un, ait ses prédateurs n’a rien de surprenant. Mais, dans la nature, le prédateur s’arrête quand il a rempli son estomac. L’invention de la comptabilité a changé la donne : on peut additionner sans limite, à la vitesse de la lumière grâce aux ordinateurs. Donc, au décodage en termes de puissance territoriale, il faut maintenant substituer un décodage en termes de prises de participation et de chiffre d’affaire et là « the sky is the limit ».

• Le second glissement est la suite de la non-convertibilité du dollar, le coup de force historique de Nixon.

La capacité d’acheter tout « avec des dollars qu’il ne tient qu’à eux d’émettre » selon la formule du général de Gaulle, est, plus encore que la situation militaire, la base de la puissance américaine actuelle. À échéance sans doute, cette facilité exceptionnelle se transformera en un syndrome hispanique, celui qui a causé le déclin de l’Espagne après la Renaissance, laquelle, avec l’or et l’argent du Potosi, disposait aussi de facilités d’achat, ramenées par galions d’Amérique du Sud, ne correspondant pas à la contrepartie d’un travail. La dollarisation du monde a aussi ses limites, qu’on commence à percevoir. Dès que Bush Junior a été élu, plus par la cour suprême que par le peuple, j’ai averti mes collègues qu’une nouvelle guerre du Golfe était plus que probable, pour deux raisons : l’une était que la première avait été bénéficiaire, argument auquel on ne résiste pas outre atlantique ; l’autre, que la seule crainte structurelle que pouvaient avoir les Etats Unis était, à terme, l’Euro.

Ils allaient donc, disais-je, sans doute déclencher par voie militaire une crise d’approvisionnement pétrolier, point faible de l’Europe, au moment de la mise en place de l’Euro, début 2002. La nouvelle du 11 septembre 2001 ne m’a surpris que par l’audace et l’assurance qu’elle démontrait. La couverture médiatique obsessionnelle qui a suivi me confirma le caractère hollywoodien de cette mise en scène, au casting digne des meilleurs agents du spectacle. Le rôle du méchant, identifié comme par miracle dès le lendemain, y est tenu par une véritable star.

Je ne sais qui a déclenché l’affaire Enron fin 2001, laquelle, mobilisant temporairement la classe dirigeante américaine pour étouffer le scandale, a empêché les Etats Unis de mener à bien leur sinistre projet dès le début 2002. Celui-là a rendu un fier service à l’Europe et au monde en les obligeant à décaler d’un an leur offensive. Il avait perçu le point faible du système qui venait de reprendre le pouvoir : la corruption.

À ce sujet, l’ampleur du pouvoir se manifeste bien dans la capacité à défendre ses points faibles, c’est-à-dire éviter les conséquences jusqu’à être même en mesure de rendre publics ses errements. Pour en mesurer la réalité, il suffit de se rappeler que la commission européenne tout entière avait dû démissionner à la suite de l’affaire Cresson, une erreur minime qui aurait dû rester imperceptible, montée en épingle par la presse anglo-saxonne, alors qu’en 2005, une surfacturation d’un milliard de dollars d’Halliburton en Irak, sans conséquence judiciaire, a droit à un entrefilet dans les pages intérieures des journaux, celles que presque personne ne lit.

La composante maffieuse apparaît à la fois dans l’accumulation financière et dans la faculté de contrôler l’information et les conséquences judiciaires. La plupart des citoyens américains sont persuadés que le Mexique est un pays corrompu. Bien peu croient que les Etats Unis le sont. Et pourtant, il serait difficile de trouver une compagnie mexicaine qui surfacture d’un milliard de dollars ses prestations au contribuable mexicain.

Maintenant, les pourparlers en vue de la création d’une monnaie asiatique (au moins sino japonaise) sont en cours, et nous allons vers un monde tripolaire où les Etats Unis ne seront plus dominants. La guerre est devenue une guerre de position, où les enjeux sont dans le monde des affaires. La tentative de prendre la tutelle d’Euronext par le Stock Exchange en est une des dernières manifestations. Tout ceci pour inciter à ce que les réflexions stratégiques débordent ce que l’on appelle d’habitude stratégie...


 


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